Leurrer l'ennemi une histoire des ruses de guerre, de l'Antiquité à nos jours

Article écrit par : Claude Balmefrezol

Mis en ligne le 09/07/2026 à 21:59:21



Leurrer l'ennemi : une histoire des ruses de guerre, de l'Antiquité à nos jours


 
 
 
Leurrer l'ennemi : une histoire des ruses de guerre, de l'Antiquité à nos jours
La tromperie est aussi vieille que la guerre elle-même. Mais elle prend deux formes bien distinctes selon les moyens qu'elle mobilise. D'un côté, les leurres matériels : chevaux de bois, mannequins de paille, faux chars ou dispositifs gonflables — des artifices physiques destinés à tromper l'œil, l'objectif ou le capteur de l'adversaire. De l'autre, les ruses subtiles : celles qui ne reposent sur aucun objet, mais sur la parole, le comportement ou la mise en scène de soi-même — une tromperie purement psychologique, qui joue avec l'esprit de l'adversaire plutôt qu'avec son regard. Voici un tour d'horizon, civilisation par civilisation, de ces deux visages de la ruse de guerre.
Partie I — Les leurres matériels : tromper l'œil et le capteur
L'Antiquité
Vase de Mykonos

 
La Grèce antique : le cheval de Troie
Le récit homérique du cheval de Troie reste la ruse de guerre la plus célèbre de l'Histoire. Une gigantesque structure de bois, présentée comme une offrande aux dieux, dissimulait en réalité des soldats grecs qui purent s'infiltrer dans la cité fortifiée de Troie. Mythe ou fait historique enjolivé, l'épisode a durablement fixé dans l'imaginaire occidental l'idée que la ruse peut l'emporter là où la force échoue.
Les steppes eurasiennes : les Mongols de Gengis Khan
Maîtres de la guerre de mouvement, les Mongols de Gengis Khan (XIIIe siècle) usaient de leurres rudimentaires mais efficaces pour démultiplier l'impression de leur puissance : ils allumaient des feux de camp en surnombre et attachaient des mannequins sur des chevaux supplémentaires afin de faire croire à des effectifs bien plus nombreux que la réalité — une technique de « gonflage » de l'ordre de bataille qui préfigure, à des siècles de distance, les leurres gonflables actuels.
Le Moyen Âge et l'Europe moderne : le feu et le nombre simulés
La légende de Dame Carcas

 
L'Europe médiévale a, elle aussi, sa légende fondatrice de la ruse défensive : celle de Dame Carcas, à Carcassonne. Selon la tradition, forgée au XVIe siècle, cette princesse sarrasine, veuve du roi Ballak, aurait défendu seule la cité assiégée par les troupes de Charlemagne pendant cinq années. À court de défenseurs, elle aurait disposé sur les remparts des mannequins de paille habillés en soldats, postés à intervalles réguliers et animés par des tirs d'arbalète, pour convaincre les assiégeants que la garnison restait nombreuse. Les vivres venant à manquer à leur tour, elle aurait ensuite gavé de blé le dernier cochon de la ville avant de le précipiter du haut des remparts — un geste destiné à faire croire à l'armée franque que la cité regorgeait encore de telles réserves qu'on pouvait se permettre d'en gaspiller sur les animaux. Charlemagne, convaincu, aurait levé le siège. Légende plus qu'Histoire, cet épisode illustre un principe universel repris dans toute l'Europe des sièges médiévaux : simuler l'abondance — en hommes comme en vivres — pour décourager un ennemi supérieur en nombre.
Le feu comme signal de puissance : des veillées médiévales aux bivouacs d'Austerlitz
Le feu a longtemps servi, en Europe, à démultiplier l'impression de la force d'une armée : lors des veillées de campagne, il suffisait d'allumer davantage de feux de bivouac que l'armée ne comptait réellement d'unités pour donner à l'adversaire l'illusion d'effectifs bien supérieurs à la réalité — une pratique attestée dans nombre de campagnes et de sièges européens du Moyen Âge à l'époque moderne.

 
L'épisode le plus célèbre de ce type reste les feux de la veillée d'Austerlitz. Dans la nuit du 1er au 2 décembre 1805, à la veille de la bataille, les soldats de la Grande Armée improvisent en l'honneur de l'anniversaire du couronnement de Napoléon une gigantesque illumination spontanée : des torches de paille sont hissées au bout de milliers de perches et de fusils, embrasant toute la ligne de bivouacs français dans la nuit. Les témoignages des officiers présents décrivent un contraste saisissant avec le silence et l'obscurité du camp austro-russe voisin. Si cette illumination ne fut pas, à l'origine, une manœuvre de déception calculée mais un élan spontané de ferveur, son effet sur l'adversaire — plusieurs officiers alliés y virent le signe inquiétant d'une armée nombreuse, confiante et parfaitement organisée — illustre bien comment la simple mise en scène de la lumière et du nombre peut peser, en amont même du combat, sur la perception qu'un ennemi se fait de son adversaire. Napoléon devait remporter, le lendemain, l'une de ses plus éclatantes victoires.
L'ère moderne : la ruse s'industrialise
La guerre de Sécession (États-Unis, XIXe siècle)

 
Pendant la guerre de Sécession (1861-1865), les armées confédérées, en sous-effectif d'artillerie, utilisent les fameux « Quaker guns » : de simples troncs d'arbres noircis et disposés en batterie pour simuler des canons depuis les positions adverses. Le nom fait référence au pacifisme des Quakers — ces « canons » ne pouvant, par définition, jamais tirer.
La Première Guerre mondiale : le faux prend forme
Le conflit voit apparaître les premières formes structurées de camouflage et de déception industrielle. Les armées britanniques et françaises déploient des canons en bois peints pour détourner l'artillerie ennemie de leurs positions réelles. En septembre 1918, lors de la bataille de Megiddo (Palestine), les troupes britanniques du général Allenby utilisent des milliers de faux chevaux — simples armatures de bois recouvertes de couvertures — pour masquer leurs mouvements de troupes face aux forces ottomanes.
La Seconde Guerre mondiale : l'âge d'or de la déception matérielle
Le Royaume-Uni : la matrice de la ruse moderne
C'est en Afrique du Nord que le Royaume-Uni élève la déception au rang de science militaire. Lors de la bataille d'El Alamein, l'opération Bertram (1942) mobilise les sapeurs britanniques pour construire plus de 8 400 véhicules et dispositifs factices — faux chars, fausses conduites d'eau, faux dépôts — afin de masquer la véritable direction de l'offensive du général Montgomery.
 
Cette expérience nourrit ensuite l'opération Fortitude, la vaste campagne de désinformation qui précède le débarquement de Normandie et fait croire aux Allemands à un débarquement principal dans le Pas-de-Calais, via une armée fantôme entièrement fictive commandée sur le papier par le général Patton.
Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, en parallèle des largages aéroportés réels, la RAF exécute l'opération Titanic : environ 500 mannequins de parachutistes en toile de jute — surnommés « Rupert » par les Britanniques et « Oscar » par les Américains — sont largués à plusieurs endroits de Normandie, loin des véritables zones de saut. Hauts d'à peine 85 cm mais suffisamment convaincants dans l'obscurité, certains étaient équipés de haut-parleurs diffusant des bruits de combat, et tous embarquaient une charge qui se déclenchait à l'atterrissage pour brûler la preuve de la supercherie. Une poignée de commandos du Special Air Service (SAS) sautait à leurs côtés pour ajouter de vrais tirs et crédibiliser l'illusion. Les communications radio allemandes interceptées confirment que plusieurs unités, dont des éléments de la 352e division d'infanterie, furent détournées vers ces faux points de largage — les éloignant d'autant des plages du débarquement réel.
Les États-Unis : la « Ghost Army »

 
Inspirée par les succès britanniques, l'armée américaine crée en 1944 la 23rd Headquarters Special Troops, plus connue sous le nom de Ghost Army. Cette unité de 1 100 hommes  recrutés en partie dans des écoles d'art, des agences de publicité et des studios de cinéma  mène plus de vingt campagnes de déception en Europe : chars, camions et avions gonflables, camions sonores diffusant de faux bruits de blindés à 25 km à la ronde, et fausses transmissions radio imitant le style des vrais opérateurs. Leur dernière et plus grande opération, Viersen (mars 1945), simule à elle seule deux divisions entières  environ 40 000 hommes  pour détourner l'attention allemande d'un franchissement réel du Rhin. Le secret sur leurs activités n'a été levé qu'en 1996 ; l'unité a reçu la médaille d'or du Congrès américain en 2022.
Il faut noter que la Ghost Army ne s'est pas limitée aux leurres visuels : elle combinait trois canaux de déception distincts
visuel (les gonflables),
sonore (les camions diffusant des enregistrements)
radio (les fausses transmissions). Ce troisième canal introduit une nuance dans la distinction matériel/subtil de cet article. Une fausse transmission radio ne repose sur aucun objet visible pour l'adversaire — en cela, elle se rapproche de la ruse d'Ulysse, puisqu'elle joue sur le langage et sur l'attente de l'auditeur — mais elle nécessite un dispositif technique bien réel (émetteurs, opérateurs formés à imiter un style de frappe Morse) pour exister. On pourrait y voir une forme intermédiaire, à mi-chemin entre les deux parties de cet article : le leurre électronique, ancêtre direct des mesures de guerre électronique modernes — brouillage, leurres radar actifs — qui occupent aujourd'hui une place centrale dans des conflits comme celui d'Ukraine.
L'Union soviétique : la naissance de la « maskirovka »
Sur le front de l'Est, l'Armée rouge développe sa propre doctrine de la déception, la maskirovka (« camouflage » ou « déguisement »), qui combine leurres physiques, désinformation et manipulation du renseignement ennemi à une échelle stratégique. Cette doctrine, éprouvée notamment lors de l'offensive de Koursk et de l'opération Bagration, restera une composante centrale de la pensée militaire russe bien après 1945.
De la guerre froide aux conflits contemporains
L'Irak
Lors de la guerre du Golfe (1990-1991) puis de la guerre d'Irak (2003), l'armée irakienne déploie de nombreuses répliques de chars et de systèmes de défense antiaérienne pour tromper la reconnaissance aérienne de la coalition. L'écrasante supériorité technologique occidentale — imagerie satellite, radars à synthèse d'ouverture — en limite toutefois fortement l'efficacité par rapport aux exemples de la Seconde Guerre mondiale.
La Serbie
Pendant la campagne aérienne de l'OTAN au Kosovo (1999), l'armée serbe se distingue par un usage particulièrement habile de leurres — chars en bois et en plastique, fausses positions de DCA, faux ponts gonflés — qui pousse l'aviation alliée à gaspiller une part significative de ses munitions de précision sur des cibles factices, tout en préservant l'essentiel de son matériel réel.
La Russie et l'Ukraine