Iran Pacha, Serasker Dynastie Qajar Florence Museo Stibbert









Iran Pacha, Serasker Dynastie Qajar Florence Museo Stibbert
English Translation
 

 Recherches faites avec IA ainsi que les tableaux qui ont été générés sur mes indications
 
 
 
Date
Événement
1789-1796
Agha Mohammad Khan unifie l’Iran ; sac de Tiflis (1795) ; couronnement (1796)
1804-1813
Première guerre russo-persane ; défaite d’Aslanduz (1812) ; traité de Golestan (1813)
1807-1809
Mission militaire française du général Gardane à Tabriz
1809-1815
Instructeurs britanniques auprès d’Abbas Mirza
1821-1823
Guerre contre les Ottomans ; victoire près d’Erzurum
1826-1828
Seconde guerre russo-persane ; prise de Tabriz par les Russes ; traité de Turkmantchaï
1837-1838
Siège manqué de Hérat
1848-1851
Réformes d’Amir Kabir ; fondation du Dar ol-Fonoun (1851)
1856-1857
Prise de Hérat puis guerre anglo-persane ; traité de Paris (1857)
1860
Désastre de Merv face aux Turkmènes
1879
Création de la Brigade cosaque ; mission autrichienne
1908
La Brigade cosaque bombarde le Parlement
1911
Gendarmerie encadrée par des officiers suédois
1921
Coup d’État de Reza Khan ; fusion des forces en une armée nationale
1925
Fin de la dynastie qajare ; loi sur la conscription
 
 
L'armée de l'Iran qajar (1789-1925)
 
Pendant près d'un siècle et demi, la dynastie qajare a tenté de transformer une armée de cavaliers tribaux en une force moderne capable de tenir tête à la Russie et à la Grande-Bretagne. Missions françaises, britanniques, autrichiennes et russes se sont succédé à Téhéran et Tabriz, sans jamais réussir pleinement. Histoire d'une réforme toujours recommencée.
1. Une armée née de la conquête
La dynastie qajare est issue d'une tribu turcophone installée au nord de l'Iran, autour d'Astarabad. À la fin du XVIIIe siècle, son chef Agha Mohammad Khan profite du chaos qui suit la chute des Afcharides et des Zand pour unifier le pays. En 1795, il mène campagne jusqu'en Géorgie et saccage Tiflis ; il se fait couronner shah en 1796 avant d'être assassiné l'année suivante. Son neveu Fath Ali Shah (1797-1834) hérite d'un royaume conquis à cheval, et d'une armée à son image.
Cette armée n'a rien de permanent. En temps de paix, seule la maison du souverain entretient une garde. Pour une campagne, le shah adresse un ordre (farman) aux chefs de tribu et aux gouverneurs, qui lui fournissent des contingents. Les troupes se rassemblent au printemps et se dispersent à l'approche de l'hiver. Elles vivent sur le pays, au point que Fath Ali Shah doit, en 1805, exempter d'impôts les districts traversés par ses colonnes.
2. La composition de l'armée traditionnelle
La cavalerie tribale, cœur de la puissance militaire
La force principale reste la cavalerie irrégulière fournie par les tribus nomades : Qajars, Afchars, Kurdes, Lors, Bakhtiaris, Turkmènes et bien d'autres. Chaque cavalier apporte son cheval et ses armes, en échange d'allègements fiscaux pour sa tribu. Excellente pour les raids, l'escarmouche et la poursuite, elle est très mobile : en 1795, Agha Mohammad Khan couvre la distance de Téhéran à Tiflis en quinze jours. Mais elle ne peut résister à une charge de cavalerie régulière ni au feu d'une infanterie disciplinée, et se montre difficile à employer loin de ses terres.
La garde et les gholams
Autour du souverain, la garde forme le noyau le plus fiable. En 1809, le diplomate britannique James Morier l'évalue à environ 12 000 fantassins janbaz, recrutés surtout dans le Mazandaran et chez les Qajars, et à 3 000 cavaliers gholams, les « serviteurs » du shah, mieux équipés et mieux payés. C'est à ce type de troupe d'élite que correspond la panoplie damasquinée d'or exposée au musée Stibbert.
Une infanterie méprisée
Les fantassins, recrutés parmi les paysans, sont alors peu considérés. Ils combattent en mailles et en plaques d'acier pour les mieux équipés, armés de lances, de sabres, de boucliers ronds et de mousquets à mèche ou à silex.
Le zamburak, l'artillerie à dos de chameau
Arme emblématique de la Perse, le zamburak (« petite guêpe ») est un petit canon pivotant monté sur la selle d'un chameau et tiré par son cavalier. Les Safavides en alignaient environ 3 000, et vers 1800 l'armée qajare en compte encore quelque 1 500, réunis dans un corps dirigé par le zamburakchi-bachi. Très mobile mais d'une puissance limitée, il est déjà dépassé face à l'artillerie européenne. Abbas Mirza le relègue au second plan, et il ne survit ensuite que pour les cérémonies.
3. Abbas Mirza et le « Nouvel ordre » (Nezam-e Jadid)
Le choc vient de la Russie. En 1801-1803, l'Empire tsariste annexe la Géorgie, que les Qajars considèrent comme leur vassale. La  guerre éclate en 1804, et la cavalerie tribale se révèle impuissante face aux carrés russes et à leur artillerie. Le prince héritier Abbas Mirza, gouverneur de l'Azerbaïdjan à Tabriz, comprend qu'il faut imiter l'organisation européenne, à l'exemple des réformes que le sultan ottoman Selim III mène au même moment.
Il crée le Nezam-e Jadid, une infanterie régulière, en uniforme, entraînée à l'européenne. Les soldats prennent le nom de sarbaz (« ceux qui risquent leur tête »), terme encore en usage dans l'armée iranienne. Il fonde des fonderies de canons et des ateliers d'armes à Tabriz, introduit des grades calqués sur l'Europe (naïb, soltan, yavar, sarhang, sartip) et met en place un recrutement fondé sur le nombre de charrues par village : la bonitcheh.
Les instructeurs étrangers
  • Les Français (1807-1809) : après le traité de Finkenstein signé avec Napoléon, le général Gardane arrive à Téhéran fin 1807. Ses officiers entraînent à Tabriz trois régiments de 4 000 à 6 000 hommes. Mais l'alliance franco-russe de Tilsit ruine la mission, qui repart rapidement.
  • Les Britanniques (1809-1815) : Londres prend le relais pour protéger la route des Indes. Plus de cinquante officiers et sous-officiers, dont des cipayes indiens, encadrent les troupes d'Abbas Mirza. Le capitaine Isaac Hart restera longtemps à la tête de sa garde.
  • Les déserteurs russes : Abbas Mirza recrute aussi des prisonniers et déserteurs russes. Sous le commandement de Samson Makintsev, dit Samson Khan, ils forment le bataillon des bahadoran, d'environ 800 hommes, l'une des meilleures unités du pays.
Les défaites face à la Russie
Malgré ces efforts, la première guerre russo-persane tourne mal : défaite d'Aslanduz en 1812, chute de Lenkoran en 1813, et traité de Golestan qui cède à la Russie l'essentiel du Caucase oriental. L'armée réformée remporte toutefois une victoire contre les Ottomans près d'Erzurum en 1821. La seconde guerre russo-persane (1826-1828), déclenchée pour reprendre les territoires perdus, est un désastre : les Russes prennent Tabriz en 1827, et le traité de Turkmantchaï (1828) fixe la frontière sur l'Araxe et impose une lourde indemnité. Vers 1830, l'armée d'Azerbaïdjan compte environ 12 000 fantassins, 1 200 artilleurs à cheval et un régiment de lanciers.
4. Le règne de Naser ed-Din Shah : réformes et désillusions
Amir Kabir (1848-1851)
Grand vizir du jeune Naser ed-Din Shah, Amir Kabir est le réformateur le plus ambitieux de la période. Il crée seize nouveaux régiments, numérotés et regroupés en divisions de dix, ouvre des arsenaux à Ispahan et à Machhad et fonde en 1851 le Dar ol-Fonoun, première école polytechnique du pays, qui forme notamment des officiers. Sa disgrâce et son assassinat en 1852 interrompent l'élan, et bien des mesures restent sur le papier.
Hérat, Merv et l'échec des missions
La politique extérieure se tourne alors vers l'est. Après un premier siège manqué en 1837-1838, l'armée qajare prend Hérat en 1856, mais l'intervention britannique dans le golfe Persique oblige le shah à renoncer à la ville par le traité de Paris de 1857. En 1860, une armée de plus de 20 000 hommes est écrasée par les Turkmènes près de Merv, une humiliation durable.
Les missions étrangères se succèdent : Autrichiens et Italiens dans les années 1850, troisième mission française en 1858, nouvelle mission autrichienne en 1879. Cette dernière forme un « corps autrichien » d'environ 5 000 hommes équipés de fusils Werndl, mais il se désagrège faute d'argent. Partout le constat est le même : les instructeurs repartent sans avoir pu enraciner la réforme.
Une armée surtout sur le papier
Officiellement, l'armée compte en 1900 environ 80 régiments d'infanterie, soit 78 500 hommes, auxquels s'ajoutent l'artillerie et une cavalerie tribale mobilisable estimée à plus de 37 000 cavaliers. La réalité est bien différente :
  • Des effectifs fictifs : les colonels gardent sur les rôles des soldats absents pour toucher leur solde. En 1900, l'artillerie aligne environ 5 800 hommes réels pour plus de 11 000 inscrits, et la garde du shah 500 pour 2 500.
  • Une solde dérisoire : fixée en 1810, elle a perdu près de 80 % de sa valeur au cours du siècle et reste souvent impayée pendant des mois. Les soldats vivent de petits métiers et protestent en se réfugiant dans les mosquées.
  • Un recrutement injuste : la bonitcheh laisse aux notables le choix des recrues, qui envoient les plus pauvres ou les moins utiles ; les riches peuvent se racheter.
  • Des grades vendus : les commandements s'achètent, des civils portent l'uniforme et les diplômés du Dar ol-Fonoun sont souvent écartés.
L'infanterie reflète aussi la diversité du pays : vers 1900, sur 80 régiments, une quarantaine sont turcophones, notamment azerbaïdjanais, huit kurdes ou lors et une trentaine persans. Les uniformes distinguent les armes : rouge pour l'infanterie, bleu pour l'artillerie, vert pour la cavalerie.
5. La Brigade cosaque, une armée dans l'armée
Impressionné par l'escorte cosaque rencontrée lors de son voyage en Russie en 1878, Naser ed-Din Shah demande au tsar des instructeurs. En 1879, le lieutenant-colonel Domantovitch crée une Brigade cosaque persane d'environ 400 cavaliers, sur le modèle des régiments cosaques du Caucase. Commandée par des officiers russes, mieux payée et mieux tenue que le reste de l'armée, elle devient la seule unité réellement efficace du pays, mais aussi un instrument de l'influence russe.
En 1903, elle compte environ 1 500 hommes. En juin 1908, sous le colonel Liakhov, elle bombarde le Parlement à la demande de Mohammad Ali Shah, hostile à la Révolution constitutionnelle. En 1916, elle est portée à environ 8 000 hommes et devient une division. Après la révolution russe de 1917, ses officiers russes la quittent et les Britanniques en prennent le contrôle.
6. La gendarmerie suédoise et les forces étrangères
Pour faire contrepoids à la Brigade cosaque, le gouvernement constitutionnel crée en 1911 une Gendarmerie gouvernementale encadrée par des officiers suédois, choisis parce que leur pays est neutre. Chargée de la sécurité des routes et des provinces, elle devient une force moderne et nationaliste, dont beaucoup d'officiers iraniens se rangent du côté de l'Allemagne pendant la Première  Guerre mondiale.
La  guerre fait de l'Iran, pourtant neutre, un champ de bataille entre Russes, Britanniques et Ottomans. En 1916, les Britanniques lèvent dans le sud les South Persia Rifles, sous leur propre commandement. À la fin des années 1910, l'Iran compte ainsi plusieurs forces armées rivales, en partie dirigées par des étrangers, sans véritable armée nationale.
7. Reza Khan et la fin de l'armée qajare
En janvier 1921, avec l'appui du général britannique Ironside, un officier de la Brigade cosaque, Reza Khan, en prend la tête. Le 21 février 1921, il marche sur Téhéran avec quelques milliers de cosaques et s'empare de la capitale presque sans combat. Devenu ministre de la Guerre, il renvoie les officiers étrangers, dissout les South Persia Rifles et fusionne en 1921-1922 la Brigade cosaque, la gendarmerie et les derniers régiments en une armée nationale d'environ 40 000 hommes.
En 1925, le Parlement dépose le dernier shah qajar, Ahmad Shah, et proclame Reza Khan souverain sous le nom de Reza Shah Pahlavi. La même année, une loi instaure le service militaire obligatoire et remplace définitivement l'ancien système de la bonitcheh. Ce que les Qajars avaient tenté pendant plus d'un siècle, une armée nationale, permanente et centralisée, se réalise finalement contre eux.
8. Bilan
L' histoire militaire qajare est celle d'un décalage. Face à des voisins dotés d'armées industrielles, l'Iran a perdu le Caucase, renoncé à Hérat et vu son territoire occupé. Les causes de cet échec sont bien connues : finances insuffisantes, corruption, résistance des élites tribales, rivalités entre puissances qui imposaient et retiraient leurs instructeurs au gré de leurs intérêts. Pourtant, cette période a posé les bases de l'armée moderne : le mot sarbaz, les premières écoles d'officiers, l'artillerie de campagne et l'idée même d'une conscription nationale.
Elle a aussi laissé un patrimoine remarquable. Les armures damasquinées d'or, casques à nasal, boucliers à bossettes et cottes de mailles qui ornent aujourd'hui les musées européens, comme le musée Stibbert de Florence, témoignent d'un art de l'armurerie resté vivant tout au long du XIXe siècle, alors même que le champ de bataille appartenait désormais au fusil et au canon.
In Memoriam
 
 
Un cavalier persan au musée Stibbert
Costume d'apparat et armement défensif dans la salle islamique de la villa Montughi, Florence
Sous les stucs blancs inspirés de l'Alhambra, un cavalier enturbanné, drapé de velours cramoisi brodé d'or, domine la cavalcade islamique du musée Stibbert. Qui est-il ? Personne en particulier, et c'est tout l'intérêt : il condense, à travers des pièces authentiques réunies par un collectionneur du XIXe siècle, l'image d'un guerrier de haut rang du monde persan.
La cavalcade islamique du musée Stibbert, au centre le Pacha, Seraskerr en velours rouge.

 
Pourqoiu  le titre donné au mannequin
 

Pour un haut personnage qajar (1789?1925) représenté en campagne militaire, plusieurs titres sont possibles selon son rang.

Si c’est un membre de la famille royale

  • Shah ou Shahanshah, le roi lui?même, qui pouvait mener l’armée en personne.
  • Nayeb?os?Saltaneh, le prince héritier ou vice?roi. Abbas Mirza, qui commandait l’armée contre les Russes, portait ce titre.
  • Shahzadeh, prince. On ajoutait aussi Mirza après le prénom (Abbas Mirza).

Si c’est un grand chef militaire

  • Sepahsalar : commandant en chef des armées. C’est le titre le plus prestigieux pour un général.
  • Amir?e Nezam : commandant de l’armée régulière (« nezam »), titre porté par exemple par Amir Kabir.
  • Sardar : général ou chef d’armée. Sardar?e Kol désigne le commandant suprême.
  • Amir Tuman : général commandant environ 10 000 hommes.
  • Sartip (général de brigade) et Sarhang (colonel) : grades de l’armée réformée.
  • Beglerbegi : gouverneur de province, qui commandait aussi les troupes locales.

Les titres honorifiques

  • Khan, placé après le nom, est presque systématique pour un noble ou un officier.
  • Les grands dignitaires recevaient un laqab, un titre d’honneur en ?od?Dowleh, ?ol?Molk ou ?os?Saltaneh (par exemple Zell?e Soltan, Moshir?od?Dowleh).

Pour votre cavalier, une formule comme « Sardar » ou « Sepahsalar », suivie de « Khan », conviendrait bien. Sa monture richement harnachée, son aigrette de plumes et ses brassards dorés (bazuband) en font un commandant de haut rang.

Une nuance sur l’identification. Ces photos semblent prises dans la salle islamique du musée Stibbert à Florence, qui mélange des armes ottomanes, persanes et indiennes. Le grand turban à aigrette de ce cavalier évoque plutôt la mode ottomane ou persane d’avant les Qajars (safavide). À la cour qajare, les dignitaires portaient surtout le kolah, un haut bonnet noir en astrakan. Les cottes de mailles et les plaques de poitrine (char?aina) des fantassins autour de lui sont, elles, typiquement persanes ou indo?persanes. Si le cartel du musée parle d’un dignitaire ottoman, le titre adapté serait plutôt Pacha, Serasker (commandant en chef) ou Beylerbey.

 
 Frederick Stibbert et ses armées immobiles
Frederick Stibbert (1838-1906), né à Florence d'un père anglais et d'une mère toscane, hérite d'une fortune considérable bâtie par son grand-père Giles Stibbert, commandant des forces de la Compagnie des Indes orientales et gouverneur du Bengale. Il consacre l'essentiel de sa vie et de ses moyens à transformer la villa de Montughi en musée, qu'il lègue à sa mort et qui conserve aujourd'hui quelque 50 000 objets.
Son armurerie se divise en trois ensembles : européen, islamique et japonais. La section islamique occupe deux salles au rez-de-chaussée, qui rassemblent plus de 1 850 objets d'origine arabe, ottomane, persane, moghole et indienne. Une partie des pièces indiennes pourrait provenir du grand-père, tandis que d'autres furent acquises lorsque l'ancien arsenal turc de Sainte-Irène, à Istanbul, fut transféré au musée de Topkap?.
Le décor de la salle dite moresque date de 1889 : des stucs blancs exécutés par le mouleur Michele Piovano sur un projet de l'architecte Cesare Fortini, qui reproduisent les ornements de l'Alhambra de Grenade admirés par Stibbert. Au centre se déploie la « cavalcade islamique », deux files parallèles de cavaliers et de fantassins turcs, persans et moghols.
Un héritage anglais : la leçon de Meyrick
L'idée de dresser des armures sur des mannequins en pose vient d'Angleterre. Les spécialistes du Metropolitan Museum rattachent la présentation de Stibbert à l'exemple de Sir Samuel Rush Meyrick, pionnier de l'étude des armes au début du XIXe siècle, et notent que Stibbert possédait plusieurs belles pièces islamiques et indiennes provenant de la collection Meyrick. La mode orientaliste, en France comme en Italie, nourrissait alors ce goût pour les armes du monde islamique.
 Un « type » plutôt qu'un portrait
Il serait vain de chercher le nom de ce cavalier. Stibbert ne reconstituait pas des individus mais des types historiques : le chevalier du XVe siècle, le samouraï, le cavalier ottoman ou persan. Ses mannequins associent des pièces de dates et de provenances parfois différentes, complétées si nécessaire par son propre atelier d'artisans, ce qui lui valut à l'époque quelques soupçons de « faussaire ».
Le cavalier photographié illustre bien ce mélange. Les pièces défensives (brassard, gant de mailles, maille) relèvent nettement de l'armement persan. Les textiles d'apparat, velours cramoisi brodé de fils d'or, appartiennent à un vocabulaire partagé d'Istanbul à Ispahan et jusqu'à l'Inde moghole ; sans la notice du musée, on ne peut les attribuer avec certitude à un atelier persan plutôt qu'ottoman. Il faut donc le lire comme une évocation savante, fidèle à l'esprit d'une culture, plus que comme une reconstitution archéologique.
Le cavalier de profil : bazuband à inscriptions dorées et gant de mailles sur l'avant-bras.

 
 
 
 L'armement défensif persan
À la différence des armures de plaques européennes, l'équipement persan repose sur la souplesse : une cotte de mailles portée sur un vêtement matelassé, renforcée de plaques aux endroits vitaux. Quatre éléments forment le cœur de cette panoplie, et on les retrouve sur le cavalier comme sur les murs de la salle.
Le bazuband, signature du cavalier
Sur la première photographie, l'avant-bras du cavalier est couvert d'une longue gouttière d'acier noirci portant des inscriptions dorées : c'est un bazuband. Pointu au coude, il est prolongé vers le poignet par des plaques reliées de mailles, et souvent par un gantelet de mailles cousu sur cuir qui protège le dos de la main. Les exemplaires de l'époque qajare (1789-1925) sont fréquemment décorés en koftgari d'or, avec des cartouches calligraphiés.
Ces inscriptions ne sont pas que décoratives. Sur des ensembles qajars comparables, passés en vente publique, elles égrènent les noms des héros du Shâhnâmeh de Ferdowsi (Dârâ, Iskandar, Rostam, Bahrâm) ; d'autres portent des versets coraniques ou des formules talismaniques. Le guerrier s'armait ainsi à la fois de métal et de mots protecteurs.
Le kulah-khud, casque à nasal
Les casques accrochés aux murs appartiennent pour beaucoup au type kulah-khud : une calotte hémisphérique surmontée d'une pointe, flanquée de deux porte-plumets, munie d'un nasal coulissant réglé par une vis et d'un camail de mailles couvrant la nuque et les épaules. Les guides du musée rapportent volontiers que ce casque laissait le visage découvert parce que le combattant devait affronter l'ennemi face à face ; l'explication est séduisante, mais elle relève davantage de la tradition orale que d'une source attestée. Le choix tient aussi à des raisons pratiques : vision et respiration libres pour un cavalier archer.
Le char-aina, les « quatre miroirs »
Les plaques rectangulaires disposées en panoplie au-dessus des niches évoquent le char-aina, la cuirasse persane composée de quatre grandes plaques (poitrine, dos et deux flancs échancrés pour les bras) attachées par des courroies sur la cotte de mailles. Le nom n'est pas anodin : selon les conservateurs du Metropolitan Museum, ces plaques passaient pour des miroirs talismaniques capables de repousser le mal, et ce sont elles qui portent les plus longues inscriptions coraniques de tout l'armement islamique.
La poésie persane s'est emparée de l'image. Un char-aina conservé au musée historique de Berne compare le roi revêtu des quatre miroirs au soleil levant ; un autre, au Metropolitan Museum, associe un vers de Saadi à une formule rappelant qu'un héros ne doit jamais montrer son dos. Pour les Iraniens, cette symbolique solaire renouait avec un imaginaire préislamique, islamisé par le Shâhnâmeh.
Le bouclier à quatre bossettes
Les grands boucliers ronds visibles sur les murs, en acier gravé ou en cuir laqué, portent quatre bossettes : ce ne sont pas de simples ornements, mais les têtes des rivets qui fixent à l'intérieur les poignées et la sangle. Casque, bouclier et brassard étaient souvent fabriqués et décorés en suite, comme une garniture assortie.
4. Le costume : l'art de superposer
Le costume masculin persan, de l'époque safavide jusqu'aux réformes vestimentaires du XXe siècle, repose sur une superposition de couches : une chemise (pirahan) et un pantalon ample (shalvar), une robe longue croisée (qaba), puis, chez les plus aisés, des vêtements de dessus parfois fourrés, le tout serré à la taille par un châle ou une écharpe (kamarband). Le manteau d'apparat aux manches courtes ou fendues que porte notre cavalier correspond à cette couche extérieure, la plus somptueuse.
Le rouge n'est pas un hasard. Le Metropolitan Museum relève que la mode safavide se distinguait par l'usage massif de fils d'or et d'argent et par des couleurs audacieuses, dont un rouge flamboyant très prisé à l'époque de Shâh Abbâs (1588-1629). À la même période, le haut bonnet safavide cède la place à un large turban bombé, orné d'une aigrette (jiqa) réservée aux personnages de rang : exactement la silhouette que Stibbert a donnée à son cavalier.
Le vêtement avait aussi une valeur politique. La « robe d'honneur » (khil'at), offerte par le souverain à un sujet méritant, faisait partie des usages constants de la cour persane, comme le rappelle l'Encyclopædia Iranica. Un manteau brodé d'or était un signe de faveur autant qu'un luxe.
Une prudence nécessaire
Très peu de vêtements safavides ont survécu : les garde-robes de la cour ont été en grande partie détruites lors du sac d'Ispahan en 1722, et la peinture persane, principale source, idéalise volontiers les costumes. Les textiles portés par les mannequins de Stibbert datent donc vraisemblablement des XVIIIe ou XIXe siècles, l'époque où il achetait, même lorsqu'ils perpétuent des formes plus anciennes. À l'époque qajare d'ailleurs, le turban recule au profit du haut bonnet noir (kolah), ce qui confirme le caractère « historicisant » de la tenue choisie.
5. Le harnachement d'apparat
Le cheval n'est pas moins paré que son cavalier. La housse de selle (zin-push) en velours brodé d'arabesques et ponctué de cabochons, les longues franges de soie, le filet rouge jeté sur l'encolure, la têtière rehaussée de corail et de pompons, les étriers en forme de pelle en argent repoussé : tout relève de l'équipement de parade, destiné aux cortèges et aux réceptions plutôt qu'au combat. Dans le monde persan comme ottoman, la richesse du harnachement disait le rang du cavalier aussi sûrement que ses armes.
Têtière à corail et pompons, filet d'encolure et, au mur, plaques de cuirasse et casques.

 
 
 
Lexique
Terme
Définition
Bazuband
Brassard d'acier en gouttière protégeant l'avant-bras, pointu au coude, souvent prolongé par un gant de mailles.
Kulah-khud
Casque hémisphérique à pointe, avec nasal coulissant, porte-plumets et camail de mailles.
Char-aina
« Quatre miroirs » : cuirasse de quatre plaques (poitrine, dos, flancs) portée sur une cotte de mailles.
Sipar / dhal
Bouclier rond en acier (ou en cuir) à quatre bossettes fixant les poignées à l'intérieur.
Koftgari
Décor d'or ou d'argent appliqué sur l'acier hachuré (damasquinure « de surface »).
Qaba
Robe longue croisée, vêtement de base du costume masculin persan.
Shalvar
Pantalon ample porté sous la qaba.
Kamarband
Ceinture ou écharpe nouée à la taille, souvent en châle précieux.
Jiqa
Aigrette ornée de pierres et de plumes fixée au turban, insigne de rang.
Zin-push
Housse de selle d’apparat, brodée et frangée.

 
Pour aller plus loin
La notice exacte du cavalier (numéros d'inventaire, datation et provenance de chaque pièce) figure sur le cartel de la salle et dans les catalogues du musée, en particulier celui de l'exposition « Islam. Armi e armature dalla collezione di Frederick Stibbert » (Florence, 2014), qui avait réuni pour la première fois l'ensemble des armes islamiques de la collection, ainsi que le volume Turcherie (2001). Le service scientifique du musée (museostibbert.it) peut également renseigner sur ce mannequin.
   


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