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Tanks Interior Royaume Uni Blindés Crusader
Contexte et genèse
A la fin des années 1930, l'armée britannique cherche à moderniser son parc de Cruisers tanks, conçus pour opérer rapidement en exploitation de percée, à l'image de la cavalerie motorisée. Le cahier des charges exige un engin rapide,
bien armé et suffisamment fiable pour des opérations loin des bases logistiques.
C'est la firme Nuffield Mechanisations and Aero Ltd., déjà expérimentée dans la fabrication de chars, qui remporte le contrat. La conception s'appuie sur la suspension Christie, éprouvée sur les chars de croisière précédents
(Cruiser Mk.I à V), et sur le moteur à essence Liberty V-12 de 340 ch, une licence de l'ancien moteur d'aviation américain de la Première Guerre mondiale. Le premier prototype roule en 1939, et le char est officiellement désigné Tank, Cruiser Mk.VI, A15, puis rapidement baptisé « Crusader » — le Croisé.
Le Crusader a connu une évolution rapide au fil des campagnes, passant de cinq à trois hommes d'équipage et changeant d'armement principal. Le tableau ci-dessous récapitule les principales versions.
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Version
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Armement principal
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Équipage
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Production
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Remarques
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Mk.I (A15)
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Canon QF 2 livres + mitr. Besa coax.
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5 hommes
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1940–1941
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Tourelle d'arc avec mitrailleur
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Mk.II
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Canon QF 2 livres + Besa coax.
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4 hommes
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1941–1942
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Suppression tourelle d'arc
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Mk.II CS
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Obusier QF 3 pouces
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4 hommes
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1941–1942
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Close Support — appui rapproché
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Mk.III
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Canon QF 6 livres (57 mm)
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3 hommes
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1942
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Tourelle repensée, ~144 exemplaires
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Crusader AA Mk.I
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2× Bofors 40 mm ou Oerlikon 20 mm
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4 hommes
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1942–1943
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Défense antiaérienne
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Crusader AA Mk.II
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1× Bofors 40 mm
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4 hommes
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1943
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Version simplifiée AA
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Crusader ARV
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Aucun
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3 hommes
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1942–1943
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Véhicule de récupération blindé
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Crusader Dozer
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Aucun
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2 hommes
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1943–1944
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Bulldozer blindé
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Crusader OP
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Faux canon
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4 hommes
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1942–1943
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Poste d'observation d'artillerie
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Crusader Mk.I
Première version de série, le Mk.I entre en service en 1941. Il conserve la petite tourelle d'arc à l'avant droit, armée d'une mitrailleuse Besa, héritée des chars de croisière précédents. Son équipage de cinq hommes le rend particulièrement encombré. Le canon de 2 livres (40 mm) à tir rapide est efficace contre les blindés de 1940-1941, mais rapidement dépassé face aux Panzer III et IV améliorés.
Les premiers Mk.I souffrent de nombreuses pannes mécaniques liées au moteur Liberty et à la chaîne d'entraînement des ventilateurs de refroidissement — un problème chronique en Afrique du Nord.
Crusader Mk.II
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Le Mk.II supprime la tourelle d'arc, jugée inutile et source de complications. L'équipage passe à quatre hommes. Le blindage frontal est légèrement amélioré. C'est la version la plus produite et la plus utilisée au combat, participant aux batailles de Gazala, d'El Alamein et de la campagne de Tunisie.
Le poste radio No.19, disponible à partir d'El Alamein en octobre 1942, améliore considérablement les communications entre les chars et avec les postes de commandement.
Crusader Mk.III
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Face à l'évidente insuffisance du canon de 2 livres contre les blindés allemands récents, les Britanniques adoptent le canon QF de 6 livres (57 mm). L'installation de cette arme plus encombrante dans la tourelle du Crusader impose une refonte complète : la plaque frontale de tourelle devient verticale, le commandant passe à droite et cumule les fonctions de chargeur, réduisant l'équipage à trois hommes.
Seulement environ 144 exemplaires sont produits avant que les commandes ne soient annulées au profit des chars américains Sherman et Grant, mieux adaptés aux conditions du théâtre méditerranéen.
Versions dérivées
Une fois retiré du combat comme char de ligne, le châssis du Crusader s'avère robuste et polyvalent. Il donne naissance à plusieurs variantes spécialisées :
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Le Crusader AA (Mk.I et II) est une réponse urgente à la menace aérienne de l'Axe. La tourelle principale est remplacée par un tourelleau antiaérien armé de canons Bofors 40 mm ou Oerlikon 20 mm. Ces véhicules équipent les unités blindées à partir de 1943, notamment lors des campagnes d'Italie et de Normandie.
Le Crusader ARV (Armoured Recovery Vehicle) est un véhicule de dépannage blindé, dépourvu d'armement, équipé d'un treuil et d'outillage pour remorquer ou réparer les chars endommagés sur le champ de bataille.
Le Crusader Dozer, équipé d'une lame de bulldozer, est utilisé par le génie pour dégager des obstacles ou préparer des positions. Le Crusader OP (Observation Post), avec sa tourelle fixe et son faux canon, sert de poste d'observation avancé pour la Royal Artillery
Crusader CS
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Principe du Close Support
Dans la doctrine blindée britannique de la Seconde Guerre mondiale, chaque unité de chars de ligne devait être accompagnée d'un ou deux chars d'appui rapproché. Ces véhicules ne cherchaient pas à détruire les blindés ennemis — c'était le rôle des chars armés du canon antichar mais à neutraliser l'infanterie, les nids de mitrailleuses et les positions d'artillerie légère par des tirs d'obus explosifs et de fumigènes.
Le canon antichar de 2 livres du Crusader standard tirait quasi exclusivement des obus perforants, totalement inefficaces contre l'infanterie à découvert. D'où la nécessité du CS.
Armement
Le Crusader CS remplace le canon de 2 livres par un obusier QF de 3 pouces (76,2 mm), une arme à courte portée et faible vitesse initiale, mais capable de tirer :
Des obus explosifs à fragmentation contre l'infanterie et les véhicules légers
Des obus fumigènes pour masquer les mouvements de l'unité
La mitrailleuse Besa coaxiale est conservée.
Utilisation tactique
Dans un escadron de chars britannique typique en Afrique du Nord, on trouvait généralement un ou deux Crusader CS intégrés parmi les Crusader standard. Le commandant d'escadron pouvait ainsi demander des tirs fumigènes pour couvrir un repli ou un mouvement de flanc, ou des tirs explosifs pour déloger une position d'infanterie.
Limites
La portée utile de l'obusier de 3 pouces était relativement courte, et l'équipage devait s'approcher dangereusement près des positions ennemies pour être efficace. De plus, l'emport en munitions était réduit par rapport au char de ligne.
Le Crusader Mk.II CS
Il n'existe pas à proprement parler de Mk.I CS documenté de façon significative — la version CS connue est basée sur le châssis Mk.II, avec la suppression de la tourelle d'arc et l'équipage réduit à quatre hommes, comme sur le Mk.II standard.Une version Mk.III CS armée d'un obusier de 95 mm avait été envisagée mais n'a jamais été produite, le Crusader étant retiré du service de première ligne avant que ce projet n'aboutisse.
Campagnes et engagements
Afrique du Nord (1941–1943)
C'est en Afrique du Nord que le Crusader forge sa réputation, dans les étendues désertiques de Libye et d'Égypte. Il participe à toutes les grandes opérations de 1941 à 1943 :
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Opération Battleaxe (juin 1941) — première grande offensive britannique en Libye
Opération Crusader (novembre-décembre 1941) — qui lui donne son nom de baptême du feu
Batailles de Gazala et chute de Tobrouk (mai-juin 1942)
Première et Deuxième Batailles d'El Alamein (juillet et octobre-novembre 1942)
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Campagne de Tunisie (novembre 1942 – mai 1943)
En Afrique du Nord, le Crusader se révèle rapide et agile, mais souffre de pannes mécaniques fréquentes, particulièrement liées à la poussière et au sable qui s'infiltrent dans le moteur et la chaîne d'entraînement des ventilateurs. La fiabilité reste son talon d'Achille tout au long de sa carrière.
Méditerranée et Italie (1943–1945)
Retiré progressivement comme char de combat principal après El Alamein, le Crusader continue à servir sous ses formes dérivées (AA, ARV, Dozer) lors des campagnes de Sicile et d'Italie. Les versions antiaériennes sont particulièrement appréciées pour la protection des colonnes blindées contre l'aviation.
Normandie et Europe du Nord-Ouest (1944–1945)
En Europe du Nord-Ouest, seules les versions spécialisées (AA, ARV, Dozer) accompagnent les forces britanniques et du Commonwealth après le débarquement de juin 1944. Le Crusader AA notamment équipe les régiments blindés jusqu'à la fin des hostilités.
Unités utilisatrices
Forces britanniques
Le Crusader équipe principalement les régiments de la 7e Division Blindée (les célèbres « Rats du Désert »), de la 1re Division Blindée, de la 10e Division Blindée et de la 6e Division Blindée. Parmi les unités les plus emblématiques
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7th Armoured Division du désert libyen à la Normandie
1er Royal Tank Regiment
2nd Royal Gloucestershire Hussars (RGH)
3rd (The King's Own) Hussars
1st King's Dragoon Guards
6th Armoured Division — Tunisie, Italie, Autriche
Forces du Commonwealth De nombreuses unités des pays du Commonwealth ont utilisé le Crusader au combat :
Australie : 9th Division — Siège de Tobrouk (1941), El Alamein
Nouvelle-Zélande : 2e Division néo-zélandaise — campagnes du désert
Afrique du Sud : 1re Division Sud-Africaine — Gazala, El Alamein
Inde britannique : unités blindées intégrées aux forces de la 8th Army
Autres utilisateurs
Un petit nombre de Crusaders capturés ont été utilisés par les forces de l'Axe, notamment l'Afrikakorps allemand qui les désignait « Crusader » et les employait ponctuellement faute de pièces de rechange suffisantes. La Finlande a acquis quelques exemplaires après-guerre à des fins d'entraînement.
Bilan et héritage
Le Crusader est un char ambigu dans l'histoire militaire britannique. Rapide et bien armé pour 1941, il est rapidement dépassé par l'évolution des blindés adverses et souffre d'une fiabilité mécanique insuffisante dans les conditions extrêmes du désert. Le canon de 2 livres, excellent en 1940, devient une limitation critique dès 1942.
Pourtant, le Crusader a joué un rôle décisif dans les campagnes d'Afrique du Nord, permettant aux forces britanniques de maintenir la pression sur l'Afrikakorps jusqu'à l'arrivée des Sherman et Grant américains. Sa vitesse et sa maniabilité en faisaient un adversaire redoutable dans les grandes manœuvres du désert.
Son châssis polyvalent a donné naissance à une famille de véhicules spécialisés qui ont servi jusqu'à la fin de la guerre, témoignant de la qualité fondamentale de sa conception mécanique malgré ses défauts de jeunesse.Le Crusader reste aujourd'hui un symbole de la renaissance des forces blindées britanniques et de l'apprentissage douloureux du combat mécanisé moderne. Il est conservé dans plusieurs musées, notamment au Tank Museum de Bovington en Angleterre et au South African Military Museum de Johannesburg.