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Yonne Sens Agendicum Murailles Romaines



 

Yonne Sens Agendicum Murailles Romaines
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Les murailles romaines de Sens
L’enceinte d’Agedincum, de la fin du IIIe siècle aux boulevards du XIXe
Le centre de Sens a la forme d’une amande, et cette forme a dix-sept siècles. Elle est celle de la muraille que la ville s’est donnée à la fin du IIIe siècle, l’une des plus vastes de la Gaule, bâtie sur les débris de ses propres monuments. Le mur a protégé Julien en 356, servi de rempart à la cité des archevêques pendant tout le Moyen Âge, puis disparu presque entièrement au XIXe siècle. En le démolissant, les Sénonais ont retrouvé dans ses fondations la ville romaine 
 Agedincum avant le mur
Sens est l’ancienne Agedincum, chef-lieu des Sénons, ce peuple gaulois dont une branche, conduite par Brennus, avait pris Rome vers 387 av. J.-C. César connaît bien la place : il y installe six légions en quartiers d’hiver à la fin de l’année 53 av. J.-C. (Guerre des Gaules, VI, 44), et Labiénus en fait sa base pendant la campagne de 52.
Sous le Haut-Empire, la ville est ouverte, sans rempart. Elle s’organise autour de deux axes perpendiculaires que le plan actuel conserve encore : le cardo, qui correspond à la rue de la République, et le decumanus, qui correspond à la Grande Rue. Un aqueduc d’environ seize kilomètres, construit au IIe siècle, lui amène les eaux de la vallée de la Vanne. Elle possède un forum, un amphithéâtre et des thermes, dont la façade était couverte de sculptures. Cette ville s’étendait sur une surface plusieurs fois supérieure à celle que le mur allait enfermer.
Construction de la Muraille. Pourquoi, et quand ?
La muraille appartient à la grande vague de fortifications urbaines qui suit les invasions du IIIe siècle en Gaule. On la date de la fin de ce siècle, entre 275 et 300. Comme à Bourges, à Tours ou à Senlis, la ville se replie sur un noyau plus facile à défendre : environ vingt-cinq hectares, où se regroupe la population de l’agglomération ouverte.
Le choix est brutal. Pour bâtir vite et solide, on démolit ce qui reste hors du périmètre : les arènes, les thermes, les monuments du forum, les tombeaux des nécropoles. Leurs pierres partent dans les fondations. Une tradition locale attribue la décision à l’empereur Valérien ; il faut la prendre avec réserve, puisque Valérien règne de 253 à 260, avant la date que l’on retient pour le chantier.
Le tracé : une amande au bord de l’Yonne
L’enceinte dessine un ovale allongé d’ouest en est, dont l’extrémité occidentale s’appuie sur l’Yonne. Les descriptions anciennes lui donnent environ 850 mètres sur 400 et un développement de 2 850 mètres, soit près de trois kilomètres de courtines. C’est l’une des plus grandes enceintes urbaines de la Gaule tardive.
Les deux axes de la ville antique la traversent de part en part et commandent l’emplacement des portes principales. Le decumanus va de la porte d’Yonne, à l’ouest, à la porte Formau, à l’est. Le cardo relie la porte Saint-Didier à la porte Saint-Rémy. Le fossé qui longeait le mur du côté de la rivière a été élargi par la suite, au point de devenir le lit de l’Yonne ; l’ancien lit est la « fausse rivière ».
Aujourd’hui, les boulevards et les promenades qui ceinturent le centre suivent exactement ce tracé. On fait le tour de la ville romaine en une demi-heure de marche.
Comment le mur est bâti

 


La construction suit le schéma des enceintes gauloises de cette époque, en deux étages très différents
La base, en grand appareil. De gros blocs de pierre de taille, posés à sec, sans mortier, et liés entre eux par des agrafes de fer. Presque tous sont des remplois : tambours de colonnes, corniches, blocs sculptés, stèles funéraires.
L’élévation, en petit appareil. Des assises de petits moellons réguliers, par cinq à quinze rangs, alternent avec des lits de deux à quatre rangs de briques rouges. Ces cordons de brique chaînent la maçonnerie et rattrapent l’horizontale. Le tout est lié au mortier de chaux.

Le contraste se voit encore sur les tronçons conservés : de grandes pierres claires en bas, puis le bandeau rayé de rouge au-dessus.
Des tours saillantes flanquaient les courtines. Leur nombre est discuté : Augusta Hure en compte une trentaine, espacées de 53 à 54 mètres ; Théodore Tarbé, en 1838, en dénombrait vingt-six, quatorze au nord et douze au sud. Quatre subsistent, plus ou moins remaniées.

 


Une ville dans les fondations
L’intérêt exceptionnel du mur de Sens tient à ce qu’il contenait. En entassant dans ses assises basses les blocs de la ville du Haut-Empire, les bâtisseurs les ont protégés pendant quinze siècles. Lorsque les démolitions ont commencé, les pierres sculptées sont réapparues par centaines.
Émile Espérandieu, qui a publié les sculptures de Sens en 1911 dans son recueil des bas-reliefs de la Gaule romaine, le dit sans détour : la collection lapidaire du musée provient de la destruction des remparts

 

 

 

C’est ainsi qu’a pu être remontée, au musée, la façade monumentale des thermes, dont les blocs avaient été dispersés dans le rempart. C’est aussi du mur que viennent la quarantaine de stèles funéraires entières, et la dizaine de fragments, qui font la réputation de la collection : elles montrent les défunts avec les outils de leur métier et donnent une image rare de la société d’une ville gauloise aux IIe et IIIe siècles.
L’épreuve : Julien assiégé
Le mur a servi. À l’automne 356, le César Julien, futur empereur, vient prendre ses quartiers d’hiver « chez les Sénons », dans une ville qu’Ammien Marcellin juge alors commode. Une partie de ses troupes est dispersée dans d’autres garnisons. Des bandes d’Alamans l’apprennent et viennent l’y enfermer.
Ammien raconte que Julien fait fermer les portes, renforce une partie affaiblie des murailles et se montre jour et nuit sur les remparts. Les assaillants, incapables de mener un siège en règle, se retirent au bout d’un mois. Le maître de la cavalerie Marcellus, cantonné à proximité, n’a pas bougé : Ammien y voit une honte, et l’affaire lui coûte son commandement (Histoires, XVI, 3-4).
L’identification de cette ville avec Sens est celle que l’on admet généralement. Dans la seconde moitié du IVe siècle, Sens devient d’ailleurs le chef-lieu d’une province nouvelle, la Lyonnaise quatrième, ou Sénonie, ce qui prépare son rang de métropole ecclésiastique.
Du castrum à la ville médiévale
Le mur romain n’a pas été remplacé : il est resté l’enceinte de Sens pendant tout le Moyen Âge. On l’a rehaussé, percé, réparé, sans en changer le tracé. Quelques jalons :
995 : le comte de Sens fait élever la Grosse Tour à la porte d’Yonne, sur le front de la rivière.
IIe siècle : ouverture de la porte dite de la Poterne.
1260 : travaux à la poterne qui porte le nom de Garnier des Prés, bailli du roi.
1283 : ouverture de la porte Dauphine.
Fin du XIIIe ou début du XIVe siècle : la porte Notre-Dame reçoit des mâchicoulis.

La cathédrale, le palais des archevêques et le palais synodal s’élèvent à l’intérieur de l’ovale antique, dont ils occupent le cœur.
 La démolition
Les portes tombent les premières : la porte d’Yonne au XVIIIe siècle, la porte Formau avant 1804. Après la Révolution, la municipalité entreprend de faire disparaître le rempart, jugé inutile et gênant, pour ouvrir la ville et créer des promenades. Les portes Notre-Dame et Saint-Antoine sont abattues en 1832, une tour face au Clos-le-Roi en 1844.
Les protestations ne manquent pas. La Société archéologique de Sens, fondée en 1844, ne peut empêcher les destructions, mais elle en tire parti. Dès 1846, Lallier publie dans son premier bulletin des « Recherches sur les murailles gallo-romaines de la ville de Sens ». Dans les années qui suivent, la Société fouille au pied des remparts et rachète aux propriétaires et aux entrepreneurs toutes les pierres sculptées ou gravées qui sortent des murs. La collection du musée est née de là.
Les démolitions se poursuivent jusqu’au début du XXe siècle : un rapport de l’abbé Chartraire décrit encore celle d’une partie de l’enceinte en 1903. Les protections arrivent tard. Une tour gallo-romaine voisine de la poterne figure sur la liste des monuments historiques de 1889, et la tour de la Brèche est classée le 1er mars 1912.
Ce que l’on voit aujourd’hui
La poterne Garnier des Prés, dite aussi des Quatre-Mares, 21 boulevard du 14-Juillet. C’est l’ensemble le plus parlant : le mur antique, une tour gallo-romaine attenante, la poterne refaite au XIIIe siècle et la demeure appuyée contre la courtine. On y lit l’épaisseur du rempart.
Le cours Chambonas, où des portions de courtine montrent le grand appareil à la base et le petit appareil en partie haute.
La tour de la Brèche, en petit appareil chaîné de brique.
La tour voisine de la place Jean-Jaurès, près de l’office de tourisme.
La tour du palais de justice, visible depuis le quai Ernest-Landry.
Les musées de Sens, dans l’ancien palais des archevêques, 135 rue des Déportés-et-de-la-Résistance : façade des thermes reconstituée, stèles funéraires, blocs d’architecture et mosaïques.

Repères chronologiques

Date

Événement

53-52 av. J.-C.

César fait hiverner six légions à Agedincum.

IIe siècle

Apogée de la ville ouverte : aqueduc de la Vanne, thermes, amphithéâtre.

Vers 275-300

Construction de l’enceinte ; la ville est réduite à environ 25 hectares.

Hiver 356-357

Julien, assiégé un mois par les Alamans, tient derrière le mur.

Fin du IVe siècle

Sens, chef-lieu de la Lyonnaise quatrième.

995

Grosse Tour de la porte d’Yonne.

1260

Travaux de Garnier des Prés à la poterne.

1283

Porte Dauphine.

XVIIIe siècle

Démolition de la porte d’Yonne.

Avant 1804

Démolition de la porte Formau.

1832

Démolition des portes Notre-Dame et Saint-Antoine.

1844

Fondation de la Société archéologique de Sens ; démolition d’une tour face au Clos-le-Roi.

1846

Étude de Lallier sur les murailles gallo-romaines.

1889

Première protection d’une tour au titre des monuments historiques.

1903

Démolition d’une nouvelle partie de l’enceinte, décrite par Chartraire.

1912

Classement de la tour de la Brèche.

Les portes de l’enceinte

Porte

Situation et origine

Sort

Porte d’Yonne

À l’ouest, au bout du decumanus, sur la rivière. Grosse Tour de 995.

Démolie au XVIIIe siècle.

Porte Formau

À l’est, à l’autre bout du decumanus.

Abattue avant 1804.

Porte Saint-Didier

À une extrémité du cardo.

Vestiges signalés.

Porte Saint-Rémy

À l’autre extrémité du cardo.

Disparue.

Porte Notre-Dame

Ancienne porte Saint-Léon, reconstruite au Moyen Âge.

Démolie en 1832.

Porte Saint-Antoine

Ancienne porte du Cloître, sur la route de Meaux, entre deux tours.

Démolie en 1832.

Porte Saint-Hilaire

Aurait remplacé une poterne plus ancienne.

Vestiges signalés.

Poterne Garnier des Prés

Poterne du front sud, refaite au XIIIe siècle.

Conservée.

Portes tardives

Porte de la Poterne (XIIe s.), porte Dauphine (1283), porte Royale (XVIIIe s.) : sans origine antique.

Disparues.

Fiabilité
Plusieurs chiffres sont à manier avec prudence. Les dimensions de 850 mètres sur 400, le développement de 2 850 mètres et la superficie de 25 hectares viennent de sources différentes et ne s’accordent pas exactement entre eux : un ovale de 850 mètres sur 400 ferait un peu plus de deux kilomètres de tour. Il faudrait les contrôler sur un plan archéologique récent. L’épaisseur et la hauteur du mur ne sont pas données par les sources consultées, et elles ne figurent donc pas ici.
La liste des portes, le nombre des tours et les dates de démolition reposent en partie sur un site d’histoire locale qui résume Tarbé, Hure et Dodet ; les études récentes sur la poterne des Quatre-Mares, parues dans des revues d’archéologie médiévale, n’ont pas pu être consultées. L’identification de la ville où Julien fut assiégé avec Sens est l’opinion courante, mais elle a été discutée. Le passage de César et la date de fondation de la Société archéologique sont donnés de mémoire.