Les dragons portés, infanterie de la cavalerie
Le nom n’est pas choisi au hasard. À l’origine, aux XVIe et XVIIe siècles, les dragons sont des soldats capables de combattre à cheval comme à pied : le cheval leur sert d’abord à se déplacer vite, et ils mettent pied à terre pour faire le coup de feu. Devenus avec le temps une cavalerie à part entière, ils gardent cette double vocation dans leur tradition. Le dragon porté la retrouve : le moteur a remplacé le cheval.
|
L'étoile (souvent une étoile pleine à cinq branches) est l'attribut symbolique majeur et l'emblème des dragons portés au sein de l'Armée de terre française.
Lors de la motorisation de ces unités de cavalerie à la fin des années 1920 et durant la Seconde Guerre mondiale, ce symbole a été intégré aux insignes régimentaires (appelés "pucelles"), accompagné d'autres éléments géométriques et héraldiques très spécifiques.
Les composants clés de l'insigne des dragons portés
- L'étoile à cinq branches : Attribuée officiellement en 1929 aux bataillons de dragons portés (B.D.P.) issus des premiers régiments historiques, elle incarne la spécificité de cette branche de la cavalerie motorisée.
- Le losange : Sur la majorité des insignes et sur les carrosseries, le losange représente la marque d'identification des véhicules de la cavalerie (les unités portées et blindées).
|
 |
En 1928, il est décidé de remplacer les groupes de chasseurs cyclistes des cinq divisions de cavalerie par des bataillons de dragons portés (BDP), mis sur pied en 1929. Leur transport repose d'abord sur des semi-chenillés Citroën-Kégresse, puis sur des side-cars : le 5e BDP reçoit dès 1930 un premier escadron complet sur side-cars, alors des René Gillet.
Avec la création des divisions légères mécaniques (DLM), les bataillons deviennent des régiments (RDP) : le 4e RDP à la 1re DLM et le 1er RDP à la 2e DLM dès 1936-1937, le 11e RDP à la 3e DLM en février 1940. Les divisions légères de cavalerie (DLC), mi-montées, mi-motorisées, ont chacune le leur : 5e RDP (1re DLC), 3e RDP (2e DLC), 2e RDP (3e DLC), 14e RDP (4e DLC) et 15e RDP (5e DLC). Le 7e RDP, de formation récente, rejoint à la mi-mai 1940 la 4e division cuirassée.
Le schéma est partout le même. Chaque bataillon aligne un escadron mixte d'automitrailleuses de reconnaissance (AMR) et de motocyclistes, des escadrons de fusiliers-voltigeurs portés et un escadron de mitrailleuses et d'engins. Les régiments des DLM comptent trois bataillons à deux escadrons de fusiliers, sur voitures tous terrains Laffly S20TL ou Lorraine 28 ; ceux des DLC, deux bataillons à un seul escadron de fusiliers, sur Citroën-Kégresse P19 ou sur simples camionnettes.
Point de doctrine essentiel : ces véhicules ne sont pas blindés. Le dragon porté se déplace vite pour occuper le terrain ; il ne combat pas depuis son véhicule, Le dragon porté met pied à terre, « fidèle en cela à la vocation première des dragons ».
. Le rôle du side-car
Dans cet ensemble, l'escadron motocycliste est l'élément le plus rapide. Le peloton compte 13 attelages : trois pour le groupe de commandement et cinq pour chacun des deux groupes de combat. Un groupe, c'est dix hommes sur cinq side-cars avec deux fusils-mitrailleurs 24/29 et un lance-grenades VB, soit une puissance de feu élevée pour un si petit effectif. Ses missions sont de quatre ordres :
-
Éclairer : précéder ou accompagner les automitrailleuses, reconnaître un itinéraire, un pont, un village.
-
Couvrir : jalonner l'ennemi, garder un flanc, occuper un carrefour ou une coupure le temps que le gros arrive.
-
Tenir et retarder : pied à terre, les motocyclistes forment des bouchons que soutiennent les AMR du même escadron.
-
Relier : assurer la liaison entre les échelons quand les postes radio manquent.
Le side Gnome et Rhône ne sert pas que chez les dragons portés. Il est livré en priorité aux escadrons motocyclistes de la cavalerie, puis, dans une moindre mesure, aux éléments motocyclistes des régiments d'infanterie et des bataillons de chasseurs portés. Le cartel du musée le rattache d'ailleurs aux groupes de reconnaissance de division d'infanterie (GRDI), qui associent un escadron à cheval, un escadron motocycliste et un escadron de mitrailleuses et de canons de 25.
4. Mai-juin 1940 : l'épreuve
Le 10 mai 1940, les DLC sont lancées en Ardenne et au Luxembourg pour une mission de découverte et de retardement face aux colonnes blindées allemandes ; elles sont refoulées en deux à trois jours. En Belgique, le corps de cavalerie (2e et 3e DLM) couvre l'installation de la 1re armée dans la trouée de Gembloux et livre du 12 au 14 mai la bataille de Hannut, où les points d'appui des dragons portés, ceux du 11e RDP en tête, encadrent les chars. La 1re DLM, elle, est poussée vers Breda avec la 7e armée.
Après Dunkerque, les régiments sont reconstitués début juin sur des tableaux réduits, avec des camions GMC en complément des Laffly ; de nouveaux régiments, les 12e et 17e RDP, sont créés à la mi-juin. Ils combattent jusqu'à l'armistice.
5. Le parallèle allemand : les Kradschützen
Outre-Rhin, les « fusiliers motocyclistes » (Kradschützen) répondent au même besoin et recrutent souvent, eux aussi, dans l'ancienne cavalerie. Comme les dragons portés, ils roulent pour arriver et mettent pied à terre pour combattre ; comme eux, ils n'ont aucun blindage.
La différence est d'échelle et de place dans le dispositif. Chaque Panzer-Division dispose d'un bataillon entier de Kradschützen. Celui de la 7e Panzer-Division, d'après les tableaux d'effectifs de 1938 encore en vigueur au printemps 1940, compte environ 800 hommes : deux compagnies de fusiliers motocyclistes dotées chacune d'une section de mitrailleuses lourdes et de mortiers de 5 cm, et une compagnie lourde avec canons antichars de 3,7 cm, canons d'infanterie de 7,5 cm, mortiers de 8 cm et pionniers. Une compagnie réunit une quarantaine d'attelages. On trouve en outre des motocyclistes dans les unités de reconnaissance et, dans certaines divisions, une compagnie motocycliste au sein des bataillons de fusiliers portés.
Les machines de 1940 sont des BMW R12 (745 cm³, 18 ch) et des Zündapp KS 600, dont le side n'est pas moteur : sur ce point, l'AX2 française a de l'avance, les Belges ayant ouvert la voie avec leurs FN et Saroléa. Les gros attelages allemands à roue de side motrice, BMW R75 et Zündapp KS 750, n'arrivent en unité qu'à partir de 1941.
C'est surtout l'emploi qui diffère. Le bataillon de Kradschützen marche en tête, souvent accolé à la reconnaissance : il déborde, saisit un pont ou un carrefour par coup de main, tient jusqu'à l'arrivée des chars et des fusiliers, puis repart en poursuite. Les motocyclistes français, à l'inverse, sont répartis par escadron dans chaque bataillon et dans chaque groupe de reconnaissance ; leurs missions sont d'abord la découverte, la sûreté et le combat retardateur.
La formule a pourtant la même faiblesse des deux côtés : un homme sur une moto n'est protégé ni du feu ni des intempéries. La boue et l'hiver de Russie en ont raison. En 1942-1943, les bataillons de Kradschützen sont fondus dans la reconnaissance blindée ou remplacés par des grenadiers sur semi-chenillés.
Dernière ironie : après juin 1940, la production de l'AX2 est relancée au profit de la Wehrmacht, qui l'emploie sur ses différents théâtres et demande un side plus petit. À la Libération, la chaîne repart une dernière fois, pour la Gendarmerie nationale, jusqu'en 1946.
France et Allemagne en 1940 : le même outil, deux emplois
|
|
France : dragons portés
|
|
|
Origine
|
Cavalerie ; bataillons créés en 1929 à la place des chasseurs cyclistes
|
Troupes rapides des Panzer-Divisionen, à recrutement souvent cavalier
|
|
Unité type
|
Un escadron motocycliste par bataillon de RDP ; un escadron par groupe de reconnaissance
|
Un bataillon par Panzer-Division, d'environ 800 hommes
|
|
Machine
|
Gnome et Rhône AX2, 804 cm³, 18,5 ch, roue du side motrice dès 1938
|
BMW R12 et Zündapp KS 600, side non moteur ; R75 et KS 750 à roue motrice en 1941
|
|
Arme collective
|
Fusil-mitrailleur 24/29, deux par groupe de dix hommes
|
Mitrailleuse MG 34
|
|
Appuis
|
AMR du même escadron ; mitrailleuses, mortiers et canons de 25 du bataillon
|
Mitrailleuses lourdes, mortiers, canons antichars et canons d'infanterie du bataillon
|
|
Emploi
|
Découverte, sûreté, tenue de points, combat retardateur
|
Avant-garde, débordement, coup de main, poursuite
|
|
Devenir
|
Disparaît avec la défaite de juin 1940
|
Fondu dans la reconnaissance ou remplacé en 1942-1943
|
Ce qu'il faut retenir
-
La machine française n'était pas en retard. L'AX2 a une roue de side motrice dès 1938 ; les attelages allemands équivalents n'arrivent qu'en 1941.
-
L'idée tactique était la même : un fantassin rapide, non blindé, qui roule pour arriver et combat à pied. Idée tactique commune aux Français et aux Allemands est présentée comme « celle des dragons d’origine ».
-
L'écart tient à l'organisation et à l'emploi. Des escadrons répartis et tournés vers la sûreté d'un côté ; des bataillons concentrés et employés offensivement, en tête des divisions blindées, de l'autre.
-
La formule était transitoire. Elle disparaît en France avec la défaite et en Allemagne dès 1942-1943, quand le combattant porté passe sous blindage.