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Italie 1922 1945 L'ombre du Duce sur la Rome impériale

Article fait par :Claude Balmefrezol

Mis en ligne le 15/09/2026 à 22:16:06



L'ombre du Duce sur la Rome impériale

De la fontaine des Faisceaux à l'EUR : la romanità fasciste, du détail quotidien à la ville entière

Tableaux générés par l IA sur mes indications

NOTE LIMINAIRE Cet article n 'est pas un article de propagande . il A été écrit par un historien pour vous faire mieux comprendre le passé et pour éviter de retomber dans ses erreurs 

La mise en œuvre officielle date de la circulaire du chef du gouvernement du 25 décembre 1926, qui rend obligatoire l'indication de l'année de l'Ère fasciste (en chiffres romains) à côté de l'année chrétienne dans tous les actes officiels.

Cette obligation entre concrètement en vigueur à partir du 29 octobre 1927.

Le calcul est rétroactif : l'an I de l'Ère fasciste commence le 29 octobre 1922 (lendemain de la Marche sur Rome du 28 octobre 1922), donc :

  • 1922-1923 → An I
  • 1926-1927 → An V (année de la circulaire)
  • 1927-1928 → An VI (première année où l'affichage devient obligatoire)
  • 1932 (Xᵉ anniversaire) → An X, le fameux Decennale
  • 1940 → An XVIII E.F.

Le système reste en usage jusqu'à la chute du régime le 25 juillet 1943, puis est repris par la République sociale italienne de Mussolini (RSI) dans le nord de l'Italie de septembre 1943 à avril 1945.

 

1. Les capitales monumentales, sans minuscules
Toutes les inscriptions officielles du régime (Mausolée, Via dei Fori Imperiali, EUR...) sont gravées exclusivement en capitales, à l'imitation directe de l'épigraphie romaine antique (la fameuse capitalis monumentalis, popularisée par la colonne Trajane). Aucune inscription publique du régime n'utilise de bas-de-casse : c'est un choix esthétique et idéologique délibéré, pour que le texte moderne se confonde visuellement avec une inscription antique.

2. Le V à la place du U
Le latin classique ne distinguait pas U et V (une seule lettre, deux valeurs). Le régime réactive scrupuleusement cette convention : on écrit MVSSOLINI et non MUSSOLINI, AVGVSTVS et non AUGUSTUS, HVNC LOCVM et non HUNC LOCUM — exactement ce qu'on voit sur ta photo. C'est un signal immédiat d'authenticité « à l'antique ».

3. Le point médian (·) entre les mots
Toujours visible sur ta photo (HVNC·LOCVM·VBI...) : l'interponctuation par point, utilisée par les Romains en l'absence d'espaces, est systématiquement reprise pour renforcer l'effet de fac-similé épigraphique.

4. Les chiffres romains « à l'archaïque »
Le millésime 1940 est gravé MDCCCCXL (1000+500+400+40) plutôt que la forme soustractive usuelle MCMXL. Ce choix, plus lourd, est volontaire : la forme additive est perçue comme plus proche de l'usage antique réel, donc plus « authentique » que la notation abrégée moderne.

5. L'Ère fasciste (E.F.)
Depuis une circulaire du 25 décembre 1926 (rétroactive à la Marche sur Rome du 28 octobre 1922), toute date officielle doit porter, en chiffres romains, l'année de l'« Ère fasciste » à côté de l'année chrétienne — ex. Anno XVIII E.F. = 1940. Le X<sup>e</sup> anniversaire (1932) est célébré comme un Decennale, calqué sur les Decennalia romaines. On trouve aussi des formules plus ouvertement mussoliniennes remplaçant le sigle E.F., comme a fascibus restitutis (« depuis la restauration des faisceaux »), gravée par exemple sur l'Arc des Philènes en Libye, ou a renovatis fascibus sur les statues d'empereurs de la Via dei Fori Imperiali — reliant explicitement le calendrier lui-même au symbole du fascio.

L'ensemble vise un seul effet : effacer la frontière visuelle entre un texte de 1940 et une inscription du Ie siècle, pour que la légitimité de l'Antiquité « déteigne » directement sur le régime — exactement le mécanisme déjà à l'œuvre dans l'article, mais ici au niveau de l'écriture elle-même plutôt que du monument.

 

Se promener aujourd'hui sur le Colle Oppio ou autour du Mausolée d'Auguste, c'est traverser sans le savoir l'un des grands chantiers idéologiques du XXe siècle romain. Sous couvert de restauration archéologique, le régime de Benito Mussolini a profondément remodelé le rapport de Rome à son passé impérial, cherchant moins à conserver l'Antiquité qu'à s'en approprier la légitimité. Trois lieux, photographiés à quelques mois d'intervalle, permettent de suivre cette entreprise : une modeste fontaine de quartier ornée du symbole du parti unique, une inscription monumentale plaçant, noir sur travertin, le nom de « Mussolini Dux » aux côtés de celui d'Auguste, et la propre autobiographie du premier empereur, les Res Gestae, regravée à quelques mètres de là sur l'ordre du même régime.
1. Le culte de la romanità : fabriquer une généalogie
Dès son arrivée au pouvoir en 1922, Mussolini construit une rhétorique fondée sur la romanità, l'idée que le fascisme serait l'héritier direct et légitime de la grandeur de la Rome antique, après les « siècles obscurs » qui l'auraient précédé. Cette continuité revendiquée n'est pas seulement discursive : elle se traduit par une politique systématique de fouilles, de restaurations et de mises en scène urbanistiques, destinée à rendre visible dans la pierre le lien entre l'Empire romain et l'Empire fasciste que Mussolini proclame en 1936, après la conquête de l'Éthiopie.
Le mot d'ordre attribué au régime — dégager les monuments antiques de leur gangue médiévale et moderne, quitte à raser des quartiers entiers — resume ce programme. Les grands percements de la Via dell'Impero (aujourd'hui Via dei Fori Imperiali), du Foro Italico ou de la Piazza Augusto Imperatore relèvent tous de cette même logique : présenter Rome comme un décor continu où l'Antiquité affleure directement sous le geste du régime, sans les intermédiaires jugés « mineurs » du Moyen Âge ou de la Renaissance.
2. La fontaine des Faisceaux : le quotidien saisi par le régime
Fontanella dei Fasci, parc du Colle Oppio, avec ses trois faisceaux de licteur incrustés.

 
 
 
Le deuxième lieu change d'échelle : ce n'est plus un monument antique restauré, mais un simple point d'eau de quartier, l'une des quatre Fontanelle dei Fasci disséminées dans le parc du Colle Oppio lors de son aménagement par l'architecte-paysagiste Raffaele De Vico, entre 1928 et 1932. Sur son flanc de travertin sont incrustés trois fasces littoriens, symbole antique du pouvoir des magistrats romains, mais aussi et surtout emblème officiel du Parti national fasciste depuis 1919.
L'intérêt de cet objet modeste est précisément sa banalité : le régime n'a pas seulement investi les grands monuments et les avenues cérémonielles, il a inscrit son emblème jusque dans le mobilier urbain le plus ordinaire, celui que des générations de Romains ont côtoyé sans y prêter attention en venant simplement boire. La romanità fasciste ne se donnait pas seulement à voir dans les défilés et les grands travaux : elle infusait le paysage quotidien, transformant une fontaine de parc en petit relais de propagande, discret mais omniprésent.
3. Le Mausolée d'Auguste : Mussolini s'invite dans la pierre
Inscription monumentale sur la façade entourant le Mausolée d'Auguste, Piazza Augusto Imperatore, Rome.

 
 
 
Le troisième lieu porte cette logique jusqu'à son terme le plus explicite. Sur l'un des murs qui encadrent aujourd'hui le Mausolée d'Auguste, une inscription en latin monumental, gravée en lettres capitales, associe très directement le nom du Duce à celui du premier empereur romain. Le texte, restitué dans son intégralité, se lit ainsi :
HVNC LOCVM VBI AVGVSTI MANES VOLITANT PER AVRAS
POSTQVAM IMPERATORIS MAVSOLEVM EX SAECVLORVM TENEBRIS
EST EXTRACTVM ARAEQVE PACIS DISIECTA MEMBRA REFECTA
MVSSOLINI DVX VETERIBVS ANGVSTIIS DELETIS SPLENDIORIBVS
VIIS AEDIFICIIS AEDIBVS AD HVMANITATIS MORES APTIS
ORNANDVM CENSVIT ANNO MDCCCCXL
Le sens général peut se rendre ainsi : « Ce lieu, où l'ombre (les mânes) d'Auguste vole à travers les airs, après que le mausolée de l'empereur eut été extrait des ténèbres des siècles et que les membres dispersés de l'Autel de la Paix (Ara Pacis) eurent été reconstitués, le Duce Mussolini, ayant détruit les anciennes ruelles étroites, a jugé bon de l'orner de rues, d'édifices et de bâtiments plus somptueux, adaptés aux mœurs modernes, en l'an 1940. » L'inscription se conclut par un jeu de mots savant sur angustiae (les « lieux étroits », les ruelles) qui résonne délibérément avec Augustus, comme pour suggérer que le Duce libère l'empereur de son propre enserrement urbain.
Cette formule n'est pas un simple hommage : elle situe grammaticalement Mussolini au même niveau qu'Auguste, seul autre nom propre de la phrase, comme le sujet actif d'une œuvre de restauration dont l'empereur antique est presque le bénéficiaire passif. La construction du texte fait du Duce le continuateur — voire l'égal — du fondateur de l'Empire romain.
4. Les Res Gestae Divi Augusti : Auguste convoqué à ses côtés
À quelques mètres à peine de l'inscription précédente se déploie un texte plus long encore, gravé sur plusieurs pans de mur en lettres capitales : les Res Gestae Divi Augusti, les « Hauts faits du divin Auguste ». Il s'agit du testament politique qu'Auguste avait lui-même rédigé à la première personne avant sa mort, dressant le bilan de son règne — conquêtes, magistratures, largesses au peuple, monuments financés, restauration de la paix. Selon sa volonté, ce texte devait être gravé sur des tables de bronze et placé devant son mausolée, dans le Champ de Mars.
Détail du texte : les rues, monuments et largesses financés par Auguste, énumérés à la première personne.

 
 
 
Ces tables de bronze romaines n'ont pas survécu : c'est une copie retrouvée en Anatolie, à Ancyre (l'actuelle Ankara, Turquie), gravée sur les murs du temple d'Auguste et de la déesse Rome — le Monumentum Ancyranum —, qui a permis de reconstituer le texte presque intégralement. Aucune version romaine du texte n'était donc plus visible à Rome même depuis l'Antiquité tardive.
C'est précisément cette lacune que le régime fasciste choisit de combler en 1938, en plein Bimillénaire augustéen : il fait regraver l'intégralité des Res Gestae, d'après l'édition savante alors établie à partir des copies d'Asie Mineure, sur le mur qui borde désormais le Mausolée — replaçant ainsi, deux mille ans plus tard, les mots d'Auguste au plus près du lieu même où il avait voulu les voir gravés.
Le parallèle avec l'inscription « Mvssolini Dvx » examinée plus haut est ici frappant, et sans doute pleinement voulu par ses commanditaires. D'un côté, Auguste énumère lui-même, à la première personne, tout ce qu'il a fait pour Rome ; de l'autre, à quelques pas, le régime fait graver, dans la même pierre et le même style monumental, l'énumération de ce que « Mussolini Dux » a lui-même décidé d'accomplir sur ce site. Le visiteur des années 1938-1940 pouvait ainsi lire, presque d'un même regard, l'autoportrait de l'empereur fondateur et celui du chef du gouvernement fasciste, comme si l'un répondait à l'autre à travers les siècles.
En ressuscitant la propre voix d'Auguste sur ce mur, le régime ne se contente plus de comparer Mussolini à l'empereur par le discours ou par la statuaire : il fait littéralement parler l'Antiquité à ses côtés, empruntant l'autorité du texte augustéen pour légitimer, par contiguïté, sa propre entreprise de « restauration ». Le procédé est d'autant plus habile que les Res Gestae sont un texte authentique, dont Mussolini ne fait qu'orchestrer la réapparition — ce qui confère à l'ensemble du dispositif une apparence de fidélité scientifique et de piété filiale envers l'Antiquité, alors qu'il s'agit bien d'un montage politique soigneusement mis en scène.
Ironie supplémentaire de l'histoire : ce mur porte aujourd'hui l'enveloppe de verre du Musée de l'Ara Pacis, conçu par l'architecte américain Richard Meier et inauguré en 2006 — premier bâtiment contemporain construit dans le centre historique de Rome depuis l'époque fasciste elle-même, et lui aussi vivement controversé. Trois strates politiques et architecturales — l'Antiquité augustéenne, la mise en scène mussolinienne et l'architecture muséale du XXIe siècle — se superposent ainsi sur un même mur, sans qu'aucune n'efface tout à fait les précédentes.
5. Dominer la nature pour ressusciter Rome : le piccone, le gel de l'Ara Pacis et l'assèchement du lac de Nemi
Deux gestes, en apparence opposés, accompagnent cette entreprise de résurrection archéologique : l'un spectaculaire et brutal, en surface ; l'autre discret et high-tech, en sous-sol ou sous les eaux. Le premier est bien connu : dès le milieu des années 1920, Mussolini se met en scène personnellement, piccone (pioche) à la main, donnant le premier coup symbolique des grands chantiers de démolition destinés à « isoler » les monuments antiques des constructions médiévales et modernes qui les enserraient. Cette image du Duce piocheur, largement diffusée par la presse et les actualités filmées, devient l'un des emblèmes visuels les plus reconnaissables du régime ; c'est cette même gestuelle qu'il reproduit le 22 octobre 1934 pour lancer les démolitions autour du Mausolée d'Auguste.
Le second geste, beaucoup moins spectaculaire mais tout aussi révélateur de l'ambition du régime, concerne précisément l'extraction de l'Ara Pacis. Des fragments de cet autel avaient été identifiés dès le XVIe siècle sous le Palazzo Fiano-Almagià, via in Lucina, mais restaient enfouis à plus de sept mètres de profondeur, dans un sol saturé d'eau — la nappe phréatique s'étant élevée après la construction des quais du Tibre au XIXe siècle. Deux tentatives de fouille, en 1859 puis en 1903, avaient dû être interrompues de peur de déstabiliser les fondations du palais bâti au-dessus.
En février 1937, dans la perspective du Bimillénaire, le gouvernement charge l'archéologue Giuseppe Moretti de reprendre ce chantier resté bloqué depuis plus de trente ans, avec pour mission déclarée de mobiliser, selon ses propres mots, « les ingénieurs les plus audacieux et les procédés les plus avancés de la technologie moderne ». La solution retenue combine deux techniques : une reconstruction « par substitution » des fondations du palais, remplacées au fur et à mesure de l'avancement de la fouille, et surtout la congélation artificielle du sous-sol détrempé, obtenue en faisant circuler du gaz carbonique liquide dans un réseau de tuyaux enfoncés autour de la zone à explorer. Le procédé, déjà employé pour le percement des métros de Paris et de Moscou mais utilisé ici pour la première fois en Italie, permet de figer en glace près de 600 mètres cubes de terrain gorgé d'eau, rendant le sol assez stable pour y creuser sans faire s'effondrer l'immeuble situé juste au-dessus.
Mussolini n'a pas hésité, pour ce seul monument, à faire geler artificiellement le sous-sol d'un palais habité. Or ce goût pour les solutions techniques démesurées, mobilisées au service de l'archéologie, trouve un écho plus spectaculaire encore quelques années plus tôt, à une trentaine de kilomètres de Rome : sur le lac de Nemi, où reposaient depuis l'Antiquité deux immenses navires cérémoniels attribués à l'empereur Caligula. Plutôt que de tenter une fouille sous-marine, toujours aléatoire, le régime choisit purement et simplement d'abaisser le niveau du lac tout entier pour faire émerger les épaves.

 
Annoncée par Mussolini lui-même dès 1927, l'opération démarre le 20 octobre 1928 : un ancien émissaire souterrain romain, qui reliait le lac aux terres environnantes, est dégagé et remis en service, tandis que des pompes puissantes achèvent d'évacuer l'eau. Le 28 mars 1929, les premières structures de la première nef émergent ; le niveau du lac ayant baissé d'une vingtaine de mètres, elle est intégralement dégagée le 7 septembre suivant, tandis que la seconde n'émerge complètement qu'à la fin janvier 1930. Au total, plus de 40 millions de mètres cubes d'eau sont pompés hors du cratère volcanique en l'espace de quelques années, dans une opération qui s'achève en 1932 et qui stupéfie le monde entier par son ampleur technique et financière.
Le contraste entre ces trois épisodes — la démolition théâtrale des quartiers jugés indignes de voisiner avec l'Antiquité, la congélation invisible d'un sous-sol détrempé sous un immeuble habité, l'assèchement complet d'un lac de cratère pour deux épaves impériales — est saisissant : sous des formes chaque fois différentes, le régime affiche la même disposition à transformer le paysage physique lui-même, quelle qu'en soit l'échelle, pour extraire et exposer les vestiges de la grandeur romaine. La nature — sol gorgé d'eau, lac entier — n'est plus un obstacle mais une simple contrainte technique à surmonter, comme si aucune limite matérielle ne devait entraver la reconquête de l'héritage impérial.
Reconstitués à partir des fragments ainsi extraits et de ceux déjà conservés dans divers musées, les blocs de l'Ara Pacis sont remontés à quelques pas du Mausolée, dans un pavillon conçu par l'architecte Vittorio Ballio Morpurgo, inauguré le 23 septembre 1938 — jour anniversaire de la naissance d'Auguste — refermant ainsi la boucle entre l'autel de la Paix, le tombeau de l'empereur et les Res Gestae gravées tout autour. Les navires de Nemi, eux, furent installés dans un musée construit spécialement au bord du lac ; ils y périrent presque intégralement dans un incendie en 1944, probablement d'origine militaire, ce qui n'a fait qu'ajouter à la légende de cette entreprise hors norme.
6. La Via dell'Impero : un axe triomphal à travers les Fora antiques

 
Le geste le plus ambitieux de cette politique urbanistique reste sans doute le percement de la Via dell'Impero — l'actuelle Via dei Fori Imperiali —, reliant le Colisée à la Piazza Venezia et à l'Autel de la Patrie. Décidée en dehors même du plan d'urbanisme officiel de 1931, l'opération est menée en seize mois à peine par une entreprise mobilisant 1 500 ouvriers, afin d'être prête pour le dixième anniversaire de la Marche sur Rome : la nouvelle avenue, longue de 900 mètres et large de 30, est inaugurée en grande pompe le 28 octobre 1932, Mussolini en uniforme militaire ouvrant la voie à cheval devant 17 000 vétérans fascistes défilant au pas de l'oie.
Le prix de cette prouesse est exorbitant sur le plan patrimonial : l'intégralité du quartier Alexandrin, avec ses rues et immeubles médiévaux, ses églises et ses jardins historiques, est rasée, entaillant au passage la colline de la Velia. L'opération recouvre en grande partie les vestiges des Forums impériaux qu'elle prétendait mettre en valeur, séparant durablement le Forum de César du Forum de Trajan — un défaut de conception qui pèse encore aujourd'hui sur la lisibilité du site archéologique.
Le long de la nouvelle avenue, le régime fait ériger des statues des grands empereurs (César, Auguste, Trajan, Nerva) et surtout une série de cartes de marbre retraçant, panneau après panneau, l'expansion territoriale de la Rome antique — jusqu'à une cinquième carte, ajoutée en 1936, qui proclame ouvertement la naissance du nouvel Empire italien après la conquête de l'Éthiopie. La Via dell'Impero devient ainsi un véritable récit gravé dans la pierre, où l'histoire de l'expansion romaine se prolonge sans rupture visuelle jusqu'à l'aventure coloniale fasciste.
7. Isoler les monuments : le Théâtre de Marcellus, le Largo Argentina et le Forum Romain
Au-delà des grandes percées, le régime applique systématiquement une doctrine formulée par Mussolini lui-même dès 1924 : « Les monuments millénaires de notre histoire doivent se dresser, gigantesques, dans la solitude qui leur est nécessaire. » Ce principe de l'isolement se traduit, dans toute la ville, par la démolition des constructions qui s'étaient accumulées au fil des siècles contre ou autour des vestiges antiques.
Le Théâtre de Marcellus en offre un exemple emblématique : entre 1926 et 1932, les boutiques et habitations qui occupaient depuis des siècles les arcades du théâtre antique — transformé en forteresse médiévale par les familles Pierleoni puis Savelli, qui y bâtirent leur palais — sont expropriées et démolies, dégageant à nouveau les arches romaines. Les travaux d'« isolement » du Capitole voisin, menés dans le même mouvement, rasent également la pittoresque Piazza Montanara et son marché populaire, ne laissant subsister qu'un unique édifice médiéval, la Casina dei Pierleoni, conservée presque par accident.
Le Largo di Torre Argentina naît d'une découverte largement fortuite
 

: en 1926, la démolition d'un îlot destiné à de nouveaux immeubles met au jour un ensemble de quatre temples républicains, jusqu'alors ignorés sous l'église Saint-Nicolas-des-Cesarini. Face à l'ampleur de la trouvaille, Mussolini décide en personne, en octobre 1928, de dédommager le propriétaire du terrain plutôt que de laisser construire par-dessus les vestiges ; l'aire archéologique, débarrassée de presque toutes les structures postérieures à l'Antiquité, est inaugurée par le Duce lui-même le 21 avril 1929 — date symbolique entre toutes, puisqu'elle correspond au Natale di Roma, l'anniversaire légendaire de la fondation de la ville.
Le Forum Romain et le Palatin connaissent le même sort, à une échelle plus vaste encore : les pentes du Capitole sont totalement dénudées de leurs superstructures entre juillet et octobre 1930, tandis que se poursuivent des campagnes de fouilles destinées à rendre visible la continuité entre les grands sanctuaires républicains et impériaux. Ce vocabulaire du « rachat », de la « rédemption » et de la « libération » des monuments — omniprésent dans les discours et rapports de l'époque — trahit une conception quasi religieuse de l'archéologie mussolinienne : l'Antiquité y est moins étudiée que délivrée, comme si les siècles intermédiaires constituaient une forme de captivité dont il fallait l'affranchir. L'archéologue et journaliste Antonio Cederna résumera plus tard, en des termes sévères, le résultat de cette doctrine : « Un désert ponctué de monuments anciens raclés et isolés de leur contexte urbain, une frigide et hagarde séquence d'anthologie dans une atmosphère métaphysique : telle est l'image de la Rome à venir, enfantée par le sommeil de la raison. »
8. L'EUR : bâtir une nouvelle Rome impériale pour le XXe anniversaire du régime
Si la restauration de l'Antiquité occupe le cœur historique de Rome, le régime nourrit aussi l'ambition de bâtir, ex nihilo, une ville entièrement nouvelle qui prétende incarner la continuation moderne de cette grandeur : le quartier de l'EUR (Esposizione Universale di Roma), primitivement appelé E42. Décidé en 1935-1937, ce vaste projet urbanistique devait accueillir une exposition universelle en 1942, année du vingtième anniversaire de la Marche sur Rome — une sorte d'« Olympiade des civilisations », selon les mots mêmes de Mussolini, où l'Italie fasciste aurait fait la démonstration de sa puissance retrouvée face au monde entier.
Confié notamment aux architectes Marcello Piacentini et Giuseppe Pagano, le plan d'ensemble mêle rationalisme architectural et monumentalité classique, dans un style que ses concepteurs qualifient eux-mêmes de « littorio ». Son édifice le plus emblématique, le Palazzo della Civiltà Italiana — surnommé familièrement le « Colisée carré » en raison de ses six rangées de neuf arcades superposées —, devait précisément retracer, à travers ses salles, l'histoire des grandes figures italiennes depuis Auguste jusqu'à Mussolini lui-même : la boucle entre l'Antiquité augustéenne et le présent fasciste, déjà nouée au Mausolée, se referme ici de façon plus explicite encore, jusque dans le programme muséographique du bâtiment.
L'entrée en guerre de l'Italie en 1940 interrompt le chantier avant son achèvement : seuls le Palazzo degli Uffici et le Palazzo della Civiltà Italiana sont terminés, tandis que l'exposition elle-même n'aura jamais lieu. Il faudra attendre les années 1950 pour que le quartier soit finalement complété, dans un esprit assez éloigné du programme fasciste d'origine, et trouve une nouvelle vocation à l'occasion des Jeux olympiques de Rome de 1960. L'EUR demeure ainsi un cas unique : celui d'une ville fantôme de la romanità, conçue pour célébrer un empire et un anniversaire qui, l'un comme l'autre, n'auront pas survécu à l'histoire qu'ils prétendaient couronner.
9. Le Bimillénaire d'Auguste : l'apogée de la mise en scène
Cette inscription s'inscrit dans un contexte précis : la célébration, en 1937-1938, du bimillénaire de la naissance d'Auguste (né en 63 av. J.-C.), un an à peine après la proclamation de l'Empire fasciste consécutive à la conquête de l'Éthiopie en mai 1936. Le régime organise à cette occasion la Mostra Augustea della Romanità, vaste exposition archéologique et idéologique visitée notamment par Hitler, tandis que d'importantes campagnes de fouilles sont lancées sur les grands sites augustéens de la péninsule.
C'est dans ce même mouvement que Mussolini décide, dès 1934, de dégager le Mausolée d'Auguste des constructions qui l'enserraient depuis des siècles. Le 22 octobre 1934, donnant lui-même le premier coup de pioche des démolitions, il justifie l'opération par un triple argument : la beauté et l'histoire, la circulation automobile, l'hygiène. Environ cent vingt bâtiments sont rasés sur près de 28 000 m², faisant place à la Piazza Augusto Imperatore actuelle, dessinée par l'architecte Vittorio Ballio Morpurgo, où l'Ara Pacis reconstituée vient s'installer à son tour en 1938, au jour anniversaire de la naissance d'Auguste.
L'archéologue Giulio Quirino Giglioli, organisateur de la Mostra Augustea, résume sans détour l'objectif de toute cette mise en scène en qualifiant Mussolini de « nouvel Auguste de l'Italie impériale ressuscitée ». Le parallèle entre les deux hommes — l'un ayant mis fin aux guerres civiles pour fonder l'Empire, l'autre prétendant refonder une Italie forte après les crises de l'après-guerre — devient un pilier central de la propagande du régime durant cette période.
10. Une ville entière au service d'un récit
Placés bout à bout, ces lieux dessinent les différentes échelles par lesquelles le fascisme a tenté de refaire l'imperium : au niveau le plus modeste, la fontaine des Faisceaux montre comment le symbole du régime s'est diffusé jusque dans les usages les plus quotidiens des Romains ; au niveau monumental, l'inscription du Mausolée proclame ouvertement la continuité entre le Duce et le premier empereur ; au niveau le plus subtil, la résurrection des Res Gestae fait parler Auguste lui-même, convoqué comme témoin et caution silencieuse de l'entreprise mussolinienne ; au niveau le plus démesuré, le piccone, la congélation du sous-sol de l'Ara Pacis et l'assèchement du lac de Nemi montrent comment le spectacle politique de la démolition et les prouesses techniques les plus extrêmes de l'époque ont été mobilisés de concert pour arracher l'Antiquité à la terre et à l'eau ; au niveau urbanistique enfin, la Via dell'Impero, l'isolement du Théâtre de Marcellus, du Largo Argentina et du Forum Romain, jusqu'au quartier tout entier de l'EUR, montrent comment ce même récit a fini par redessiner la topographie de Rome dans son ensemble, jusqu'à en bâtir une version entièrement neuve à sa périphérie.
Cette accumulation de gestes, de la grande inscription officielle au robinet de quartier, visait à rendre l'idéologie fasciste omniprésente et « naturelle », en l'adossant systématiquement à la légitimité inattaquable de la Rome antique. Le paradoxe est que cette entreprise a, presque partout, échoué à s'effacer avec la chute du régime en 1943-1945 : à la différence des portraits du Duce ou des symboles les plus explicitement partisans, souvent retirés à la Libération, les fasces gravés sur les fontaines, les inscriptions latines et les places entières conçues par le fascisme sont demeurés en place, absorbés dans le tissu ordinaire de la ville.
Ainsi, l'ombre du Duce continue, discrètement, de planer sur la Rome impériale qu'il prétendait ressusciter : non pas comme un hommage assumé, mais comme une strate supplémentaire — la plus récente avant la nôtre — dans la longue stratification historique de la ville éternelle.
 
Repères
Fontanella dei Fasci
Parc du Colle Oppio, vers 1928-1929, architecte-paysagiste Raffaele De Vico
Piazza Augusto Imperatore
Démolitions à partir de 1934 ; place dessinée par Vittorio Ballio Morpurgo, achevée en 1937-1940
Inscription du Mausolée
Datée de 1940 ; associe « Mvssolini Dvx » et l'empereur Auguste
Res Gestae Divi Augusti
Texte d'Auguste (Ier s. av. J.-C.) ; regravé sur le site en 1938 par le régime fasciste
Extraction de l'Ara Pacis
Fouilles de 1937 sous le Palazzo Fiano-Almagià ; congélation du sol au CO2 liquide (première en Italie)
Navires de Nemi
Assèchement du lac de Nemi, 1928-1932 ; deux navires cérémoniels de l'empereur Caligula, détruits en 1944
Via dell'Impero
Percée en 1931-1932 ; inaugurée le 28 octobre 1932 pour le Xe anniversaire de la Marche sur Rome
Théâtre de Marcellus
« Libération » des arcades, 1926-1932 ; démolition de la Piazza Montanara
Largo di Torre Argentina
Découverte fortuite en 1926 ; area sacra inaugurée le 21 avril 1929 (Natale di Roma)
EUR / E42
Quartier conçu à partir de 1935-1937 pour l'Exposition universelle de 1942 (jamais tenue)
Bimillénaire d'Auguste
1937-1938, un an après la proclamation de l'Empire fasciste (mai 1936)