
Article fait par :Claude Balmefrezol
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Les BMC Français — Bordels Militaires de Campagne
Article fait à la demande d'un ami qui se reconnnaitra
Introduction
Derrière ces trois initiales BMC se cache l'une des pages les plus discrètes, les plus âpres et les plus méconnues de l'histoire militaire française.
Pourquoi Les plus discrètes". En effet les BMC ont été délibérément cachés, effacés des archives officielles, absents des récits historiques enseignés à l'école. Les états-majors n'en parlaient pas, les anciens combattants n'en parlaient pas à leurs familles, et les femmes qui y travaillaient n'avaient aucune voix. Une institution qui a existé pendant des décennies, mais dont on ne trouvait presque aucune trace officielle.
"Les plus âpres" c'est un mot qui évoque quelque chose de dur, de rude, de difficile à regarder en face. L'histoire des BMC est dure parce qu'elle implique l'exploitation institutionnalisée de femmes vulnérables, souvent recrutées par des proxénètes, vivant dans des conditions misérables, et dont beaucoup ont disparu dans l'anonymat ou sont mortes de façon tragique comme à Diên Biên Phu. C'est donc une réalité inconfortable, sans héros ni bonne conscience possible.
En résumé : discrètes parce qu'on l'a volontairement tue, et âpres parce que la réalité derrière est particulièrement dure à assumer.
L’abréviation de Bordel Militaire de Campagne (parfois aussi désigné Bordel Mobile de Campagne), le BMC est un dispositif de prostitution organisé ou toléré par l'armée française à l'usage de ses soldats, qui a accompagné les guerres françaises tout au long du XXe siècle.
Ce sujet longtemps tabou, et éclipsé des récits officiels, est là présents cart les BMC ont pourtant joué un rôle non négligeable dans la gestion des troupes hygiène, moral, discipline et leur histoire est intimement liée aux grandes guerres coloniales que la France a menées en Afrique du Nord, en Indochine et ailleurs.
Historique
La prostitution n'a jamais attendu l'invention du BMC pour suivre les armées. Cette réalité est aussi ancienne que la guerre elle-même
Les BMC chez les Égyptiens Pas vraiment Non, il n'y avait pas de BMC à l'égyptienne, au sens d'une institution militaire organisée. Mais la réalité est bien plus riche et surprenante que ça.
On connaît très peu de choses sur la prostitution dans l'Égypte ancienne. Ce qu'on a, ce sont des représentations d'artistes féminines lors de banquets danseuses et chanteuses mais sans indication claire de leur statut. Les femmes de l'Égypte ancienne avaient cependant beaucoup plus de droits légaux que leurs voisines, et pouvaient travailler dans divers métiers.
Un indice concret vient du village des ouvriers de la Vallée des Rois, Deir el-Medineh : des musiciennes itinérantes, et sans doute prostituées, y passaient. Elles se faisaient reconnaître grâce à un tatouage sur la cuisse représentant le dieu Bès dieu protecteur de la sexualité et de la naissance. Une section du cimetière du village était réservée aux femmes seules ou avec leurs enfants, peut-être justement des prostituées.
Alors de là faire le parallèle avec le soldat pourquoi pas mais les témoignages manquent
Mésopotamie, Assyrie, Perse ou : la sexualité et l'armée aux sources de l'histoire
La Mésopotamie
La Mésopotamie avec Sumer, Babylone, Akkad est non seulement le berceau de l'écriture et des lois, mais aussi le berceau de la réglementation de la prostitution. Et c'est fascinant parce que leur approche est radicalement différente de tout ce qu'on a vu jusqu'ici
Car La prostitution n'y est pas honteuse elle est au contraire sacrée.
Les premières femmes consacrées à la prostitution sacrée pour honorer la déesse de la fertilité — Inanna à Sumer, devenue Ishtar pour les Babyloniens — étaient les femmes stériles. Ne pouvant assurer la procréation au sein d'une famille, elles trouvaient une place dans la société en servant la déesse, devenant en quelque sorte l'épouse de tous.
Ce n'est pas de la prostitution au sens moderne. C'est une fonction sociale et religieuse.Le Code d'Hammourabi : est le premier document légal qui mentionne les prostituées sacrées appelées hiérodules date de 1730 av. J.-C. Ces femmes officiaient dans les temples d'Ishtar, dont le centre se trouvait à Uruk. À Sumer, la hiérodule à la tête des servantes du culte était appelée l'entu, et avait sous ses ordres les lukur ou naditu. Elle avait sa propre maison et était protégée contre les atteintes aux mœurs de la même manière que les femmes mariées en se couvrant d'un voile.
Le voile, donc, n'était pas un signe d'effacement de la femme. À l'origine, c'était un signe de respectabilité et de protection, porté aussi bien par les épouses que par les prostituées sacrées. C'est d'ailleurs en Assyrie qu'on trouve les premières lois interdisant le port du voile aux prostituées ordinaires pour les distinguer des femmes honorables. Une inversion totale du sens actuel.
L'Épopée de Gilgamesh qui est le texte le plus ancien de l'humanité écrit 1 500 ans avant Homèrel place une prostituée au cœur de son récit fondateur.
Dans l'Épopée de Gilgamesh, Shamhat est celle qui civilisera Enkidu en l'initiant aux rites sexuels de la déesse Ishtar. La plupart des sources indiquent que Shamhat est une prostituée sacrée, prêtresse de la déesse Ishtar, associée aux rites de fertilité.
Enkidu est un homme sauvage, mi-bête, vivant dans les steppes avec les animaux. Gilgamesh, roi d'Uruk, envoie Shamhat pour le séduire et l'humaniser. Un fragment découvert en 2015 et déchiffré en 2018 indique que leur rencontre a duré non pas une semaine mais deux semaines entières de relations sexuelles, avec une pause consacrée à la discussion sur l'avenir d'Enkidu à Uruk. Shamhat est dépeinte comme une personne avisée, pleine de bons conseils et maternelle. Dans la société mésopotamienne, la prostituée constituait pourtant une menace pour la stabilité de la famille mais ici elle est l'agent de la civilisation elle-même.
Le message philosophique est immense : c'est la sexualité qui fait de l'homme un être civilisé, pas la guerre, pas la religion Une idée que les Grecs reprendront à leur manière avec le Bataillon Sacré,
Les Assyriens sont l'une des puissances militaires les plus redoutables de l'Antiquité. L'armée néo-assyrienne, qui fit trembler tout le Proche-Orient au premier millénaire, devait sa force et sa réputation d'invincibilité à une organisation parfaite et rigoureuse une armée de soldats professionnels spécialement entraînés au combat et parfaitement encadrés
Sur la question de la sexualité militaire, les Assyriens sont particulièrement durs et codifiés. Leurs lois assyriennes sont parmi les plus sévères de l'Antiquité car elles distinguent très précisément les catégories de femmes et leurs droits. Le viol de femmes ennemies lors des conquêtes était pratiqué et toléré comme butin de guerre une réalité que les bas-reliefs assyriens, étonnamment, n'illustrent pas directement, préférant montrer les victoires militaires.
Cela est bien documenté par des bas-reliefs en pierre ou en bronze allant de l'époque d'Assurnasirpal jusqu'à celle de Sennachérib,où plus de deux douzaines de scènes illustrent la vie dans les campements militaires assyriens incluant des personnages chargés d'assurer le bien-être et le confort des combattants. La nature exacte de ce « confort » reste pudiquement imprécise dans les textes archéologiques
La Perse achéménide
Les Perses de Cyrus, Darius et Xerxès constituent l'un des empires les mieux organisés de l'Antiquité. Leur armée est gigantesque des centaines de milliers d'hommes de dizaines de nationalités différentes.
Ici, la grande particularité est que les soldats perses pouvaient et souvent devaient — emmener leurs familles en campagne. Les grandes expéditions perses étaient suivies de véritables villes ambulantes : femmes, enfants, serviteurs, marchands. Hérodote décrit les camps perses comme des cités en mouvement.
Cela change fondamentalement la donne : quand un soldat a sa femme avec lui dans le camp, le besoin d'un dispositif de prostitution organisé est moins pressant. C'est une solution différente au même problème universel.
Cela dit, la prostitution existait bien dans les villes perses. Les temples d'Ishtar héritage mésopotamien continuaient de fonctionner dans tout l'empire achéménide, et les armées en campagne croisaient inévitablement les réseaux de prostituées qui suivaient tous les grands flux humains de l'Antiquité.
Le grand fil conducteur Ce voyage de la Mésopotamie à la Perse révèle quelque chose de profond :
Plus on remonte dans le temps, plus la prostitution est intégrée à la société de manière cohérente religieuse à Sumer, juridique à Babylone, familiale chez les Perses. Ce n'est pas un problème à gérer, c'est une réalité sociale assumée.
C'est paradoxalement avec la modernité notamment les BMC français du XXe siècle que la chose devient la plus hypocrite : organisée en secret, niée officiellement, et abandonnant les femmes dans la misère la plus totale, sans le moindre cadre religieux ou juridique protecteur.
Dès l'Antiquité, Chez les Grecs la question se pose différemment mais la prostitution suivait bien les armées grecques, mais ce n'est pas forcément l'aspect le plus marquant. Ce qui distingue les Grecs, c'est quelque chose de bien plus structurel : les relations entre hommes — et notamment entre soldats étaient non seulement tolérées mais parfois valorisées militairement.
L'exemple le plus célèbre est le Bataillon Sacré de Thèbes constitué vers 378 avant J.-C., le Bataillon Sacré était une unité d'élite de 150 paires d'amants. L'idée du général Gorgidas, puis de Pélopidas, était que des hommes amoureux l'un de l'autre se battraient avec une ardeur incomparable par amour, par fierté, et par refus absolu de se montrer lâche devant l'être aimé. Cette unité fut invincible pendant 40 ans, jusqu'à sa destruction totale par Philippe II de Macédoine à la bataille de Chéronée en 338 av. J.-C. Les 300 hommes moururent tous au combat, sans reculer d'un pas.
La vie quotidienne des soldats grecs en campagne est dure car qu'il soit hoplite (fantassin lourd) ou simple auxiliaire le soldat vit dans des conditions très rustiques. Pas de caserne, pas de cuisine de campagne organisée. Chaque soldat emportait son propre équipement, souvent aidé d'un esclave personnel (pais) qui portait le matériel, cuisinait et s'occupait des tâches domestiques. Les armées grecques étaient donc toujours accompagnées d'un cortège de serviteurs, de marchands, et de femmes
Les armées grecques étaient suivies de prostituées itinérantes, appelées pornai, qui s'installaient aux abords des campements. Contrairement aux BMC français, rien n'était organisé par l'État ou le commandement c'était simplement toléré, comme un commerce ambulant parmi d'autres.
Les pornai étaient au bas de l'échelle sociale. Au-dessus d'elles se trouvaient les hétaïres — courtisanes cultivées, instruites, capables de converser de philosophie et de politique, et qui fréquentaient plutôt les officiers et les aristocrates. La plus célèbre, Aspasie, était la compagne de Périclès lui-même.
Mais Sparte est un cas à part car la situation était encore plus singulière. Les Spartiates vivaient en caserne collective jusqu'à 30 ans, même s'ils étaient mariés. Les relations entre hommes y étaient courantes et considérées comme faisant partie de l'éducation guerrière le plus âgé transmettant ses valeurs au plus jeune, à travers une relation qui était à la fois mentale et physique.La femme spartiate, elle, jouissait d'une liberté inhabituellement grande pour l'Antiquité : elle gérait les domaines, faisait du sport, et n'était pas enfermée dans le gynécée comme à Athènes.
Les campagnes d'Alexandre (334–323 av. J.-C.) poussent tout cela à l'extrême. Son armée parcourt des dizaines de milliers de kilomètres et est accompagnée d'un cortège colossal — marchands, prostituées, familles de soldats, artisans. On estime que pour 50 000 soldats, il y avait parfois autant de non-combattants qui suivaient la colonne
Alexandre lui-même entretenait une relation profonde et probablement amoureuse avec Héphaistion, son compagnon d'enfance et général. Quand Héphaistion mourut en 324 av. J.-C., Alexandre fut anéanti il fit raser les cheveux de tous ses chevaux en signe de deuil, et fit exécuter le médecin qu'il jugea responsable.
mais il y a une différence fondamentale avec les BMC
Là où les BMC français répondaient à une logique hygiéniste et utilitariste qui est de contrôler les IST, canaliser les tensions les Grecs avaient une vision plus philosophique et guerrière de la sexualité au sein de l'armée. Platon lui-même, dans Le Banquet, évoque l'idée qu'une armée d'amants serait imbattable.
C'est un regard radicalement différent sur le lien entre sexualité et combativité militaire.
Et Rome
Rome a le système le plus élaboré de l'Antiquité
Rome, c'est le cas le plus fascinant de tous parce que les Romains ont créé quelque chose qui ressemble vraiment, structurellement, à un précurseur des BMC. Pas par hasard, pas informellement : par calcul politique, économique et symbolique.
Le mot Lupanar qu'on utilise encore en français pour désigner une maison close est latin. L'un des mots les plus anciennement utilisés pour désigner la prostituée romaine est lupa la louve. C'est lui qui a formé le substantif lupanar, désignant une maison de prostitution. La louve, opposée à la matrone, incarne symboliquement le corps prostitué. Elle est l'inverse du lupus le loup, animal de Mars qui représente la vertu militaire, le corps du jeune soldat. Ce couple symbolique oppose ainsi la masculinité vertueuse à l'effémination voluptueuse.
Le soldat et la prostituée sont donc, dès l'origine latine, deux figures symétriques et opposées qui se définissent l'une par rapport à l'autre.
Les légions romaines étaient en général accompagnées par un cortège de civils : artisans, femmes et enfants de légionnaires, prostituées. Malgré l'interdiction de se marier durant leur engagement militaire, les soldats trouvaient fréquemment des compagnes qui s'installaient avec leurs enfants naturels aux abords du campement, dans des canabae.
Les canabae mot latin qui signifie littéralement « cabanes » sont ces villages civils qui poussaient systématiquement autour de chaque camp légionnaire (castra). C'est là que vivaient marchands, artisans, femmes et prostituées. Certaines de ces canabae devinrent de véritables villes Cologne, Vienne, Budapest sont d'anciennes canabae de légions romaines.
Le camp romain avait donc son quartier civil intégré, avec tout ce que cela implique. Pas besoin de camion aménagé comme les BMC français : la ville entière suivait la légion.
Mais il y une règle paradoxale : interdiction du mariage, tolérance de la prostitution
C'est l'un des paradoxes les plus révélateurs de la mentalité militaire romaine.Le soldat romain, comme tout Romain libre et respectable, se devait d'appliquer une auto-discipline en matière de sexe. Les soldats convaincus d'adultère se voyaient renvoyés de l'armée pour conduite déshonorante ; les condamnés pour adultère ne pouvaient s'engager. Les commandants stricts pouvaient interdire le camp aux prostituées et aux proxénètes, cependant en général l'armée romaine, en déplacement ou en camp, était suivie par un certain nombre de personnes dont des prostituées.
Leur présence semble avoir été considérée comme normale et mentionnée seulement quand elle était problématique.
Autrement dit : un soldat ne peut pas se marier, mais peut fréquenter une prostituée. La logique romaine est froide : le mariage crée des attaches, des devoirs, des distractions. La prostituée, elle, ne crée rien de tout cela. Elle est une transaction, pas un lien.
L'impôt sur la prostitution Rome taxe tout, y compris dans les camps
Sur le plan économique, la prostitution remplit les caisses de l'État. Caligula met en place un impôt pour taxer ce commerce sexuel. En dehors de Rome, c'est l'armée elle-même qui récolte cet impôt.
Voilà le stade ultime : non seulement l'armée tolère la prostitution dans ses camps, mais elle en perçoit les taxes. Le BMC romain ne coûte rien à l'État il lui rapporte. Les Romains ont transformé la sexualité des soldats en source de revenus..
Rome vs les BMC français : le bilan comparatif
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Rome antique |
BMC français XXe s. |
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|---|---|---|
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Organisation |
Tolérée, taxée, encadrée indirectement |
Organisée militairement, tickets, règlements |
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Lieu |
Canabae civiles autour du camp |
Camions ou baraquements dans le camp |
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Financement |
L'armée perçoit les taxes |
L'armée délègue à des proxénètes civils |
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Statut officiel |
Toléré officiellement |
Nié officiellement, pratiqué secrètement |
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Protection des femmes |
Quasi nulle mais encadrée juridiquement |
Nulle — disparues dans l'anonymat |
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Hygiène |
Aucune organisation sanitaire |
Visites médicales hebdomadaires |
Ce que Rome a compris, et que les BMC français ont perverti, c'est que la transparence vaut mieux que l'hypocrisie. Rome n'avait pas honte de ses lupanars. Elle les taxait, les encadrait symboliquement, et les intégrait à la vie civile de la cité.Les BMC français du XXe siècle ont fait l'inverse : ils ont organisé la même chose avec la même efficacité logistique, mais dans le secret et la honte laissant des milliers de femmes sans nom, sans droits et sans mémoire.
La France Royale Impériale et Républicaine
Ce qui frappe, en parcourant ces sept cents ans, c'est la constance absolue de l'échec de toutes les politiques : qu'on interdise, qu'on tolère, qu'on réglemente, qu'on emprisonne ou qu'on légalise le résultat est invariablement le même. Le nombre de prostituées ne diminue pas. Les maladies vénériennes se propagent quand même. Et les femmes restent toujours au bas de l'échelle, corvéables et dispensables.Ce que change chaque régime, c'est uniquement qui profite du système : tantôt les proxénètes, tantôt la police, tantôt l'État, tantôt l'Occupant. Les femmes, elles, sont toujours au même endroit.
La France royale et le bordel : du Moyen Âge au XXe siècle
Une histoire de sept cents ans d'hésitations permanentes entre tolérance, réglementation et répression — et toujours la même conclusion : ça ne marche jamais.
Le Moyen Âge : « Pas de bonne cité sans bonne maison » cette formule résume parfaitement l'état d'esprit médiéval. Au Moyen Âge chrétien, la prostitution est considérée non pas comme un bien, mais comme un mal nécessaire.
C'est Thomas d'Aquin lui-même, au XIIIe siècle, qui pose la doctrine de l'Église : la prostitution est considérée comme naturelle et comme un moindre mal. Si on la supprimait, le désir incontrôlable des hommes menacerait la société. L'Église ne l'approuve pas, mais elle la tolère et accepte même les aumônes des prostituées.
Les prostituées médiévales paient leurs impôts, font leurs dons à l'Église et participent à la vie de la cité comme n'importe quelle autre corporation.
Le terme bordel trouve ses racines dans le vieux français bordel ou bordiau, diminutif du mot bord, qui désignait à l'origine une petite cabane ou habitation. Au Moyen Âge, les prostituées étaient souvent reléguées en dehors des murailles des villes, dans des faubourgs insalubres. Selon une tradition qui mêle histoire et légende, le roi Louis IX Saint Louis aurait ordonné que les prostituées soient tenues à l'écart de Paris, installées « au bord » de la ville.
Le bord de la ville devient le bordel glissementqui dit tout sur la manière dont on traitait ces femmes.
Les maisons publiques municipales
Les autorités municipales interviennent directement dans l'économie prostitutionnelle : elles construisent un prostibulum sur les deniers publics, imposent le lupanar à une femme ayant violé trop ostensiblement les règles de la morale matrimoniale, et statuent sur l'entrée d'une femme à la maison publique en lui demandant de prêter serment pour respecter un code de bonne conduite.
Autrement dit : la ville construit elle-même le bordel, sur fonds publics. Et peut y envoyer de force des femmes jugées trop libres de leurs mœurs. Un système d'une brutalité remarquable, maquillé en service public.
Les bordels publics médiévaux sont signalés par une lanterne rouge que vient allumer le tenancier pendant les heures d'ouverture. La lanterne rouge, symbole universel des maisons closes, naît donc au Moyen Âge français En Italie les films pornographiques sont appelé Film alla luce rossa
II. Saint Louis est un cas d'école. Roi très pieux, croisé, il tente par une ordonnance de 1254 d'interdire totalement la prostitution en France. Échec total. Il est finalement forcé de revenir sur cette décision dès 1256. Tout en continuant à dénoncer les femmes « libres de leur corps », il reconnaît la nécessité pragmatique de les loger à l'écart des rues respectables et des établissements religieux, et les oblige à résider hors des murs de la cité
En deux ans, Saint Louis passe de l'interdiction totale à l'organisation territoriale. La réalité avait eu raison de la morale.
La Renaissance
La fin du XVe siècle apporte deux chocs simultanés qui changent tout : la Réforme protestante avec son rigorisme moral, et la syphilis, rapportée des Amériques ravage l'Europe à une vitesse foudroyante.
Avec la fermeture des maisons publiques, ordonnée en France par un édit royal en 1560, les femmes ne sont plus menacées d'être conduites de force au lupanar. Dès lors, l'histoire des prostituées est plus volontiers liée à celle des délinquants ou des anormaux.
Dès 1561, l'ordonnance d'Orléans fait de la prostitution une activité illicite : les étuves et bains sont fermés, les maisons publiques deviennent privées, l'activité des prostituées est de plus en plus encadrée, l'emprisonnement ou le bannissement frappant celles qui ne respectent pas les interdits
Mais comme toujours : de nombreux bourdeaux clandestins et maisons de joie réapparurent très vite, pour le plus grand plaisir des Parisiens. Les grandes courtisanes, femmes de mauvaise vie mais de bonne compagnie, retrouvèrent vite leur place il devenait même de bon ton de les fréquenter, tel Ninon de l'Enclos ou Marion Delorme.
L'Ancien Régime On assiste à une valse répression-tolérance
Sous la monarchie absolue, la politique oscille au rythme du caractère de chaque roi et surtout de sa maîtresse.
Louis XIV : En 1658, Louis XIV ordonne d'emprisonner à la Salpêtrière toutes les femmes coupables de prostitution, fornication ou adultère, jusqu'à ce que les prêtres estiment qu'elles se sont repenties. C'est la première fois en Europe que la prison sert de punition en elle-même. Une innovation judiciaire majeure et une brutalité inouïe.
Louis XV : La mort de Louis XIV interrompt la répression. Avec Louis XV, la licence revient en force à la Cour et la police des mœurs se borne à encadrer les bordels et surtout à transformer les tenanciers et maquerelles en auxiliaires de police. Génialement cynique : les proxénètes deviennent des informateurs de la Couronne Le film et que la fête Commence est un exemple de cette époque
Louis XVI : L'avènement de Louis XVI signe le retour de la répression. Le 6 novembre 1778, une ordonnance interdit le racolage sous toutes ses formes. Tous les mois, trois ou quatre cents femmes sont arrêtées à Paris. Celles qui peuvent acheter leur liberté en réchappent, les autres sont mises à l'hôpital ou en prison.
À la veille de la Révolution française, on évalue à 30 000 les prostituées ordinaires de Paris et à 10 000 les prostituées de luxe. Un chiffre qui dit l'échec absolu de toutes les politiques répressives.
La Révolution et Napoléon
La Révolution fait un geste philosophique audacieux. À la différence de la monarchie d'Ancien Régime, les révolutionnaires évacuent la prostitution du domaine de la loi, en se refusant à en faire matière à législation. En 1791, la prostitution est dépénalisée. Liberté, égalité, fraternité y compris pour les filles.Les colonnades du Palais royal sont bien connues
Cette liberté durera peu. Le coup d'État du 18 brumaire voit arriver au pouvoir Napoléon qui décide de tout légiférer, y compris la prostitution, considérée comme un mal nécessaire au salut du bien public.
Sur ordre de Napoléon, le 12 octobre 1804, le préfet de police Dubois prescrit l'organisation officielle des maisons dites de plaisirs. L'année 1804 voit ainsi la légalisation de la tolérance et de la maison close. Les filles et les maisons sont contrôlées par la Brigade des mœurs.
Napoléon invente le système réglementariste français : inscription obligatoire, visite médicale, contrôle policier permanent. Un système tellement efficace que le reste de l'Europe l'imitera on l'appellera le French System.
Le XIXe siècle voit l'âge d'or des maisons closes C'est sous la IIIe République, entre 1870 et 1940, que les maisons closes connaissent vraiment leur âge d'or avec presque 200 adresses officielles à Paris
Elles se divisent en deux mondes radicalement différents.
Les maisons de luxe
Le One Two Two au 122 rue de Provence est fréquenté par la haute société de l'époque. Le Sphinx au 31 boulevard Edgard Quinet arbore des décors néo-égyptiens ultra luxueux. Le Chabanais au 12 rue Chabanais est le plus connu de tous.
Le One-Two-Two dispose d'environ vingt-deux chambres thématiques. Dans les années 1930-1940, entre 40 et 65 prostituées y travaillent, accueillant jusqu'à 300 clients par jour. Le tarif moyen est de 20 francs par séance. L'établissement propose également un bar, une salle à manger, un cabinet médical et des espaces de repos pour les femmes.
Le Chabanais est dans une catégorie à part. Le Chabanais, que fréquentait assidûment le Prince de Galles, futur Édouard VII, reste le lieu le plus réputé du monde. Ses chambres portent des noms : chambre Edouard VII, espagnole, japonaise, mauresque, indienne, russe, salon Louis XV, salon Pompéien. Salvador Dali, Guy de Maupassant comptent parmi ses habitués. Toulouse-Lautrec, lui, avait ses habitudes à La Fleur Blanche et y peignait les femmes ses tableaux sont aujourd'hui au musée d'Orsay.
Les maisons d'abattage
À l'opposé total : des établissements sordides où les femmes enchaînent les passes à la chaîne, sans répit, dans des conditions d'une misère absolue. Le mot « abattage » dit tout. Et on termine avec l’ 'Occupation
La Seconde Guerre mondiale ajoute un chapitre particulièrement sombre. Durant l'occupation allemande, 20 maisons closes parisiennes de premier rang dont Le Chabanais, Le Sphinx, le One-Two-Two, La Fleur Blanche sont réservées par la Wehrmacht pour les officiers allemands et les collaborateurs français.
L'occupant affecte d'emblée 5 établissements haut de gamme aux officiers : Les Belles Poules, Le Sphinx, Le Chabanais, le One-Two-Two et la maison du 50 rue Saint-Georges.
Cette compromission avec l'Occupant est l'une des raisons pour lesquelles la loi Marthe Richard de 1946 passe avec si peu de résistance. Les maisons closes avaient servi l'ennemi. Leur fermeture avait un parfum de purification nationale.
Apres cette digression revenons à nos Beaux Légionnaires qui sentaient le sable chaud À travers les siècles, cette logique ne changea guère : l'armée préférait organiser et contrôler la sexualité de ses soldats plutôt que de la laisser dégénérer en violence ou en épidémies. Le terme administratif BMC n'apparaîtra lui qu'au cours des années 1920, avec la réglementation des sigles au sein de l'armée française.
La Première Guerre mondiale
C'est la Première Guerre mondiale qui marque l'entrée véritable des bordels militaires organisés sur le sol métropolitain. La raison principale n'est pas morale mais sanitaire : les infections sexuellement transmissibles— et en particulier la syphilis, incurable à l'époque avant la découverte de la pénicilline en 1928 (utilisée contre la syphilis à partir de 1944) — décimaient les troupes de l'intérieur.
Les BMC apparaissent notamment avec l'arrivée massive de troupes coloniales (tirailleurs sénégalais, spahis, goumiers marocains) dont l'armée voulait encadrer les comportements. Aucun texte officiel ne régit alors ces bordels improvisés, et leur efficacité est toute relative : entre 1914 et 1918, pas moins de 400 000 soldats français seront tout de même contaminés par des maladies vénériennes.
L'entre-deux-guerres
Durant l'entre-deux-guerres, les BMC se multiplient dans les villes de garnison en France métropolitaine et dans les territoires coloniaux (Maroc, Tunisie, Algérie, Syrie, Liban). L'armée délègue de facto l'organisation à des réseaux civils : des proxénètes et des « placeurs » en lien avec le milieu du crime organisé, encadrés informellement par une association quasi officielle sise rue de Nazareth à Paris.
Un règlement militaire datant de 1939 au Maroc illustre le degré de formalisme atteint. On y lit notamment :
« Les 10 premiers prennent leur ticket (12 francs) et commencent l'opération. Les 10 suivants se préparent. Les 10 derniers seront en réserve au bar. »
Le chef de bataillon rappelle en outre qu'il est interdit de consommer des boissons alcoolisées pendant la visite. La prostitution militaire est ainsi gérée comme une opération logistique parmi d'autres.
La Seconde Guerre
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les BMC continuent de fonctionner. Mais la Libération change la donne en France métropolitaine. Le 13 avril 1946, la loi Marthe Richard est adoptée : elle impose la fermeture de toutes les maisons de tolérance sur le territoire national. Près de 1 400 établissements ferment, dont 180 à Paris. Environ 20 000 femmes sont concernées.
Qui était Marthe Richard
Née en 1889 à Blâmont (Meurthe-et-Moselle), Marthe Richard avait elle-même été prostituée dans les « bordels à soldats » de Nancy avant de devenir aviatrice, puis espionne pendant la Grande Guerre, et enfin conseillère municipale de Paris. Son passé lui valut les sarcasmes de la brigade mondaine du 36, quai des Orfèvres, qui voyait d'un mauvais œil une loi émanant d'une ancienne prostituée et qui craignait de perdre ses informateurs dans les maisons closes.
La loi est votée, mais elle ne concerne que la métropole. Outre-mer, la prostitution reste autorisée une brèche dont l'armée allait largement profiter.
La guerre d'Indochine
C'est en Indochine que les BMC atteignent leur apogée en termes d'organisation et d'ampleur. Les premiers établissements militaires ouvrent au milieu des années 1940 à la demande expresse de l'armée, avec deux objectifs affichés : lutter contre les IST et maintenir le moral des troupes engagées dans une guerre longue et épuisante.
L'armée instaure un système de quasi délégation de service public : des maquerelles civiles gèrent les établissements, placés sous protection militaire, tandis que des médecins militaires assurent plusieurs visites sanitaires hebdomadaires. Côté soldats, une procédure d'hygiène était imposée surnommée le « défilé des bites » avant tout rapport.
Le « Parc aux buffles » de Saïgon
Le plus célèbre des BMC indochinois est le « parc aux buffles » de Saïgon, largement évoqué dans la littérature militaire et coloniale française. Des centaines de femmes y travaillent dans des conditions misérables, dans de petites cabines de toile séparées par des cloisons précaires. D'autres structures, baptisées « maisons volantes », suivent directement les bataillons dans leurs déplacements.
Diên Biên Phu
La bataille de Diên Biên Phu (mars–mai 1954), qui scelle la défaite française en Indochine, est aussi le théâtre d'un épisode longtemps occulté. Deux BMC fonctionnaient dans la place forte assiégée l'un avec des femmes vietnamiennes, l'autre avec des femmes maghrébines. Lorsque les infirmières vinrent à manquer, certaines de ces femmes prirent en charge les blessés, les nourrirent, les lavèrent, les aidèrent à survivre.
Geneviève de Galard, infirmière militaire célébrée comme « l'ange de Diên Biên Phu », a témoigné de l'aide inestimable apportée par ces femmes :
« Ces filles étaient des soldats, de vrais soldats [. Ce sont ces prostituées transformées en anges de miséricorde qui m'ont aidé à soigner les blessés. »
Lors de la chute du camp, les femmes algériennes furent emmenées par les Viêt Minh. Toutes les femmes vietnamiennes, elles, disparurent. Selon l'historien Jacques Dalloz, elles furent probablement toutes tuées. Leur sort est resté longtemps occulté :
La guerre d'Algérie (1954–1962)
En Algérie, les BMC — surnommés par les soldats « la boîte à bonbons » fonctionnent ouvertement pendant toute la durée du conflit. Malgré la loi Marthe Richard qui interdit les bordels en France depuis 1946, et malgré la ratification progressive par la France des conventions internationales sur la traite des êtres humains, les BMC algériens continuent de fonctionner légalement jusqu'en 1960, date à laquelle la France ratifie la Convention internationale du 2 décembre 1949.
Les BMC y prennent diverses formes : camions aménagés, baraquements fixes dans les bases, structures mobiles suivant les unités en opération. Ils sont gérés avec la même logique que précédemment : contrôle médical des femmes, tickets d'entrée pour les soldats, surveillance par les sous-officiers.Le film R.A.S. d'Yves Boisset (1973) sur la guerre d'Algérie comporte une séquence montrant l'arrivée d'un BMC et son utilisation par les soldats l'une des rares représentations cinématographiques directes de cette réalité.
L'après-décolonisation
Après l'indépendance algérienne (1962), les BMC disparaissent progressivement de l'armée française classique. Il en subsiste cependant dans les unités de la Légion étrangère, corps d'élite composé de volontaires étrangers dont la gestion était traditionnellement plus autonome.
Le « pouf de Calvi » (Corse)
Le dernier BMC en France métropolitaine au sens strict est celui du 2e Régiment Étranger de Parachutistes à Calvi, en Corse. Dirigé par une certaine Pauline Delbard, alias « Madame Janine », il fonctionne jusqu'en 1978. Sa fermeture fait suite à une enquête du juge Pierre Michel pour proxénétisme. Seuls les responsables civils la maquerelle et ses « fournisseurs » sont condamnés. Les officiers militaires, prévenus à temps, ont bénéficié d'une mystérieuse « mise en alerte » qui les a mis hors de portée des enquêteurs.
Des établissements similaires existaient également à Bonifacio, Corte et Orange.
Kourou, Guyane : la fin sur le sol français (1995)
Le dernier BMC sur territoire français ferme en 1995 à Kourou, en Guyane française, où stationnait un régiment de la Légion étrangère. La raison de sa fermeture est aussi cocasse que symbolique : une plainte pour concurrence déloyale déposée par un proxénète brésilien local, excédé que le bordel militaire lui vole sa clientèle sans payer les charges d'un commerçant ordinaire.
Djibouti : le dernier des BMC (2003)
Hors du territoire national, la Légion étrangère maintient encore un BMC à Djibouti au début des années 2000. En 1993, après une inspection militaire, l'établissement avait été déplacé hors de l'enceinte de la base. En 2003, selon les sources disponibles, il fonctionnait encore — discret, toléré, et formellement inexistant.
Les BMC dans la culture française
Les BMC ont laissé des traces dans la mémoire collective française, le plus souvent sous forme d'allusions pudiques ou de représentations obliques.
Les tontons Flingueurs avec Ventura et Blier et l anecdote de Lulu la nantaise
Jacques Brel, en 1964, évoque dans sa chanson Au suivant l'expérience déshumanisante d'un jeune soldat dans un « bordel militaire en campagne », métaphore de la condition humaine réduite à un numéro dans une file.
Le Pistonné (1969) de Claude Berri montre une scène de bordel militaire au Maroc.
Un long dimanche de fiançailles (2004) de Jean-Pierre Jeunet comporte une scène de poilus attendant devant un bâtiment affichant les initiales « B.M.C. ».
Le documentaire Putains de guerre de 2013) est l'une des œuvres les plus complètes sur le sujet, avec de nombreux témoignages sur les BMC en Indochine.
La question des femmes
L'histoire des BMC est indissociable de celle des femmes qui y travaillaient une histoire d'une extrême violence sociale, systématiquement tue.
Ces femmes étaient le plus souvent recrutées par des proxénètes liés au crime organisé, parfois victimes de la traite, vivant dans des conditions de grande précarité. Les soldats payaient un ticket d'entrée ; l'argent allait aux maquerelles et à leurs intermédiaires, rarement aux femmes elles-mêmes.
À Diên Biên Phu, leur héroïsme fut reconnu oralement par certains officiers et par Geneviève de Galard, mais effacé des archives officielles. Leurs noms ne figurent dans aucun mémorial. La plupart ont disparu dans l'anonymat le plus total, quand elles n'ont pas disparu physiquement, exécutées par les Viêt Minh ou décédées dans les camps.En Algérie, les femmes algériennes employées dans les BMC se trouvaient dans une position doublement vulnérable : exploitées par l'armée française d'un côté, exposées aux représailles du FLN de l'autre.
La fin d'une institution
La fermeture progressive des BMC obéit à plusieurs dynamiques simultanées :
L'évolution juridique : la loi Marthe Richard (1946) et les conventions internationales contre la traite imposent des contraintes croissantes.
L'évolution des mœurs : la libéralisation sexuelle des années 1960-1970 rend les BMC moins « nécessaires » aux yeux des états-majors.
La professionnalisation de l'armée : le passage à l'armée de métier (fin du service militaire en France en 2001) transforme profondément le profil des soldats.
Les scandales judiciaires : l'affaire de Calvi (1978) expose l'armée à des poursuites pour proxénétisme, rendant le maintien de ces structures trop risqué politiquement.
La pression internationale : la France ratifie progressivement les conventions onusiennes sur La traite des personnes.
Conclusion
Les BMC français représentent l'une des pages les plus sombres et les plus ignorées de l'histoire militaire nationale. Nés d'une logique hygiéniste et utilitariste, institutionnalisés lors des grandes guerres coloniales du XXe siècle, ils ont disparu progressivement sous la pression conjointe des évolutions juridiques, morales et sociales le dernier fermant officiellement en 1995 sur le sol français, et vraisemblablement vers 2003 à Djibouti.
Ce qu'ils laissent derrière eux, c'est surtout l'histoire tragique de milliers de femmes — algériennes, vietnamiennes, européennes dont les noms n'ont jamais été consignés dans les archives officielles, et dont le sort est resté, comme l'institution elle-même, longtemps dans l'ombre.
Pour terminer voila aussi un tableau des Esclaves sexuelles en Extreme Orient
J ai demandé à l IA de me faire un tableau selon mes indications.
Voici maintenant la synthèse analytique en texte.et ce que révèle cette histoire sur 2 500 ans
Ce qui est frappant en parcourant cette histoire, c'est qu'il y a une rupture absolue entre deux grandes périodes.
Avant le XXe siècle, les trois civilisations chinoise, japonaise, coréenne ont développé des systèmes de prostitution militaire qui, aussi inégaux et brutaux qu'ils fussent, s'inscrivaient dans un cadre social reconnu.
Les gisaeng coréennes avaient un statut légal, étaient enregistrées par l'État, formées aux arts.
Le Yoshiwara japonais était un monde à part entier avec ses propres codes, sa hiérarchie, ses droits limités mais réels.
Les maisons de garnison chinoises suivaient les armées comme partout ailleurs dans le monde. Ce sont des systèmes d'exploitation mais des systèmes assumés, visibles, avec une forme de cohérence sociale interne.
À partir de 1931, et surtout après Nankin en 1937, le Japon impérial franchit une ligne que personne avant lui n'avait franchie à cette échelle : il transforme la prostitution militaire en esclavage sexuel industriel d'État, nié officiellement, organisé bureaucratiquement, exercé sur des femmes enlevées ou trompées, souvent mineures, de huit nationalités différentes, avec un taux de mortalité de 90 %.
Ce n'est plus la même catégorie historique. C'est un crime contre l'humanité.
Les trois spécificités de l'Extrême-Orient
. L'institutionnalisation précoce et raffinée
La Chine de Guan Zhong, au VIIe siècle avant J.-C., est probablement la première civilisation au monde à avoir créé des maisons de prostitution financées et gérées par l'État non par hasard ou tolérance, mais par calcul politique délibéré : fixer la population masculine, générer des taxes, contrôler les comportements. C'est sept siècles avant Rome, vingt siècles avant les BMC français.
Le système des gisaeng coréennes le plus humain du lot
Les gisaeng, créées sous la dynastie Goryeo au Xe siècle, constituent un cas unique dans l'histoire mondiale : des femmes assignées au service militaire et aristocratique, certes sans liberté réelle, mais formées à la poésie, à la musique, à la calligraphie, à la médecine parfois. Certaines sont devenues de grandes artistes, des résistantes célèbres. C'est un système d'exploitation, mais d'une sophistication culturelle que les BMC français du XXe siècle, avec leurs camions et leurs tickets à 12 francs, n'ont jamais approchée.
Le silence comme politique
Après 1945, le Japon a choisi le silence comme stratégie officielle. Pendant 46 ans de 1945 à 1991 — aucune ianfu survivante n'a pu se faire entendre publiquement. Ce silence a été actif, organisé, maintenu par la honte sociale imposée aux victimes dans leurs propres sociétés et par la destruction délibérée des archives militaires japonaises à la capitulation. Kim Hak-sun, en prenant la parole à Tokyo en 1991, a brisé l'un des silences les plus longs et les plus lourds de l'histoire
contemporaine.
Le paradoxe japonais
Le Japon offre l'arc historique le plus étrange et le plus tragique de tous. C'est le pays qui a développé le système de prostitution réglementée le plus élaboré et le plus culturellement riche du monde le Yoshiwara d'Edo, avec ses 1 700 courtisanes organisées en hiérarchies précises, ses poètes, ses peintres, sa propre littérature. Un monde à part, certes une cage dorée, mais une cage avec une âme.
Et c'est ce même pays qui, trois siècles plus tard, a produit le système ianfu exactement l'opposé : brutalité industrielle, anonymat, mortalité de masse, déni total.
L'explication tient en un mot : l'idéologie militariste. Le Japon impérial des années 1930 n'a pas prolongé la tradition du Yoshiwara — il l'a trahie et remplacée par une logique de guerre totale où les femmes des peuples colonisés n'avaient aucune existence humaine reconnue.
Où en est-on aujourd'hui ?
Le dossier n'est toujours pas clos. Cinq survivantes ianfu étaient encore en vie en 2021. La manifestation du mercredi continue à Séoul. Le Japon a présenté des excuses en 2015, versé un milliard de yens mais de nombreuses victimes et associations coréennes et chinoises considèrent que cette reconnaissance reste insuffisante et trop conditionnelle.
C'est l'une des rares blessures historiques du XXe siècle qui saigne encore en temps réel, à chaque mercredi midi, devant une ambassade à Séoul.