
Article fait par :Claude Balmefrezol
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Nourrir des centaines de milliers d'hommes en mouvement constant représente l'un des plus grands défis logistiques du 1er Empire. La Grande Armée se déplace souvent à une cadence si élevée que les convois de ravitaillement peinent à suivre. Le soldat dépend alors de ses propres ressources et bien souvent, il ne mange pas à sa faim.La règle générale est simple : on vit sur le pays. Les soldats réquisitionnent, achètent ou s'approprient ce qu'ils trouvent chez les habitants. Ce système fonctionne en Europe centrale riche en ressources, mais il s'effondre catastrophiquement lors de la campagne de Russie de 1812.
La ration journalière du soldat
La ration théorique du fantassin de la Grande Armée est fixée par règlement. En pratique, elle est rarement atteinte lors des grandes campagnes.
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Aliment
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Ration théorique
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Réalité en campagne
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Pain de munition
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750 grammes
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Souvent remplacé par du biscuit ou rien
Le pain de munition était fabriqué à partir de froment, de seigle et de farine non tamisée, conçu pour ne pas moisir rapidement lors des longues marches. |
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Viande de bœuf
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250 grammes
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Variable selon les chevaux morts en opération
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Légumes secs
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60 grammes
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Souvent pillés ou absents
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Eau-de-vie / vin
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1/4 de litre
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Très appréciée, prioritaire pour le moral
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Sel
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Quelques grammes
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Précieux — denrée de troc
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Au bivouac, la vie tourne autour de la gamelle. Chaque groupe de huit hommes partage une marmite commune. Les corvées de cuisine sont organisées à tour de rôle. On prépare la soupe qui est un bouillon épais de légumes et de viande que les soldats appellent affectueusement le rata.
Le tambour de la breloque sonne le rassemblement pour la distribution des vivres. C'est un moment attendu avec impatience, surtout après une longue journée de marche de 30 à 40 kilomètres. Les soldats cuisinent dans leurs cuirasses retournées, leurs shakos, ou tout ustensile trouvé sur place.
Aussi les soldats de la Grande Armée ont développé un argot culinaire savoureux :Voici le vocabulaire de la cuisine militaire
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En 1811, le maréchal Louis-Nicolas Davout, dit « le maréchal de fer », commandant du 1er Corps d'Armée fort de 70 000 hommes, prend une décision innovante : commander 60 cuisines de campagne mobiles, fabriquées en Allemagne. L'idée est révolutionnaire pour l'époque — permettre aux troupes de recevoir un repas chaud pendant la marche, sans s'arrêter.
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L'ingéniosité principale réside dans le système de bain-marie : la nourriture est placée dans un récipient entouré d'eau chaude. Cette eau, portée à ébullition par le fourneau, cuit les aliments sans risque de les brûler — même sur les routes chaotiques de la campagne. La Grande Armée peut ainsi manger chaud sans perdre une heure de marche précieuse.
Mais sur les 60 cuisines commandées par Davout, une seule a survécu à la campagne de Russie. Son histoire illustre parfaitement le désastre de 1812.
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L'Empereur dispose d'une cuisine personnelle montée sur voiture, avec son propre cuisinier le célèbre Dunand, créateur selon la légende du Poulet Marengo, improvisé après la bataille de 1800 avec les seules ressources trouvées sur place : un poulet, des écrevisses, des tomates et des œufs frits. Ce plat symbolise à lui seul l'esprit de débrouillardise qui règne dans l'armée napoléonienne. Dunand, vous me ferez toujours ce plat. La victoire m'a donné de l'appétit et tout cela me semble excellent. » Bonaparte 14 juin 1800
Napoléon mange vite souvent en moins de 10 minutes, debout ou à cheval. Il apprécie peu les repas fastueux. Ses préférences sont simples : poulet rôti, lentilles, pommes de terre, chambertin coupé d'eau. Sa cuisine de campagne le suit partout, avec un coffre de vaisselle en argent
et un traîneau sous le châssis pour le bois de chauffage.En cas d'urgence et l'urgence était fréquente il mangeait comme le dernier de ses grognards, partageant la gamelle collective. Ce geste lui valait une admiration sans bornes de la troupe.
1812 Quand le système s'effondre
La campagne de Russie illustre tragiquement les limites du système de ravitaillement napoléonien. La politique russe de la terre brûlée — décidée par Koutouzov et le tsar Alexandre Ier — prive méthodiquement la Grande Armée de toute ressource locale. Les greniers sont vidés, les villages incendiés, les puits empoisonnés.
La descente aux enfers est progressive mais inexorable :
Été 1812 : les premières privations, les chevaux mangent de la paille des toitsAutomne : les soldats mangent leurs chevaux morts, le cuir bouilli de leurs équipements
Hiver : cannibalism signalé dans certaines unités, gel à -30°C, effondrement moral total
La Bérézina : les cuisines de campagne abandonnées, l'armée passe sans équipement
Sur 700 000 hommes entrés en Russie en juin 1812, moins de 100 000 en reviennent au printemps 1813. La faim et le froid tuent autant que l'ennemi. C'est la plus grande catastrophe alimentaire et logistique de l'histoire militaire moderne.
Le sergent Bourgogne dans ses memoires a dit Nous avons mangé nos chevaux. Nous avons mangé nos chiens. Il ne restait plus rien. »
Héritage : vers la cuisine de campagne moderne
La leçon de 1812 est retenue par les armées européennes, même si la révolution des cuisines de campagne ne viendra que plusieurs décennies plus tard.
Mais il faut tordre le cou à l idée que seules les armées françaises et prusiennes delivraient des repas chauds à leurs soldats
C 'est la Russie qui est le Pionnière en dotant ses armées de cuisines roulantes réglementaires Au début de la guerre russo-japonaise (1904-1905), tous les régiments de l'armée russe étaient déjà équipés de cuisines de campagne permettant de cuisiner même pendant les marches.
Le rapport officiel des grandes manœuvres russes de 1902 notait : "Si les troupes ont fait preuve d'une endurance remarquable, on le doit en grande partie aux cuisines roulantes qui augmentent de 20 à 30% la vigueur du soldat."
En 1907, l'Allemagne trouvait le modèle russe "Brun" tellement valable que son modèle réglementaire en fut directement inspiré .Il faut touefois savoir que Von Moltke l'avait déjà envisagée en 1860,
Et La France est le mauvais élève car l'armée française adopta tardivement la cuisine roulante. Il fallait environ deux heures pour préparer la soupe en arrivant sur un emplacement, avant l'introduction de la roulante
Au tout début de la Grande Guerre en août 1914, ce type de matériel était quasiment inexistant : seule une trentaine d'exemplaires était en service. L'infanterie française est partie en guerre sans roulante
Les troupes anglaises ont des Tablettes de soupe desséchée dès le XVIIIe maisil peuvent aussi avoir des mais repas chauds possibles
Recapitulatif
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