France Les Maisons Closes

Article écrit par : Claude Balmefrezol

Mis en ligne le 27/10/2026 à 23:27:51



Les maisons closes,
Petit Historique de l’Antiquité au siècle des Lumières

Recherches faites avec IA ainsi que les tableaux qui ont été générés sur mes indications
 

Lits drapés de soie jaune, boudoirs tendus d’étoffes, miroirs et sofas : la reconstitution d’une maison close du XVIIIe siècle invite à remonter le temps. Derrière le décor se cache une longue histoire, faite de tolérance, de répression et d’hypocrisie, de la Grèce antique jusqu’au Paris des Lumières.
Dans cette frange de la société il y a toijours eu une distinctio entre la femme publique et la Courtisane de luxe Voici un tableau qui resume cette profession
Époque Le bas de l’échelle Le milieu Le sommet
Grèce antique Pornai, esclaves des dicteria Musiciennes et danseuses des banquets Hétaïres (Aspasie, Phryné)
Rome Prostituées des lupanars, déclarées aux édiles Danseuses et musiciennes des festins Courtisanes de luxe chantées par les poètes
Moyen Âge « Filles communes » des maisons municipales Femmes des étuves Maîtresses entretenues des puissants
Renaissance Filles des bordeaux Courtisanes « de chandelle », les moins cotées Cortigiane oneste de Venise et de Rome, lettrées et poètes
XVIIIe siècle Filles des rues et des barrières Pensionnaires des maisons de la Gourdan « Femmes entretenues », danseuses de l’Opéra, grandes courtisanes
XIXe siècle « Filles soumises » des maisons de tolérance « Lorettes » et « grisettes » « Grandes horizontales » (la Païva, Cora Pearl)

Ce qui distingue le bas et le haut de l’échelle :

  • La liberté. La fille publique est souvent sous la coupe d’un tenancier, quand elle n’est pas esclave. La courtisane choisit ses protecteurs.
  • La relation. La fille publique est payée à l’acte. La courtisane entretient une relation suivie, payée en cadeaux, en logement et en rentes.
  • La culture. On attend de la courtisane qu’elle sache converser, chanter et danser, ce que l’on n’apprenait guère aux épouses.
  • Le regard de la société. La fille publique est surveillée, enfermée, punie. La courtisane fréquente les grands, inspire les artistes, et certaines comme Madame du Barry sont même parvenues jusqu’à la cour.

Ces deux mondes ne sont pourtant pas étanches. Des femmes passent de l’un à l’autre au gré de leur fortune, et la chute est toujours plus fréquente que l’ascension. Beaucoup de courtisanes finissent pauvres et malades, comme la Gourdan, morte de la syphilis.

Dans l’Antiquité : une institution de la cité
La Grèce

 
Dans le monde grec, la prostitution n’est pas cachée : elle fait partie de la vie de la cité. Selon une tradition rapportée par les auteurs anciens, le législateur athénien Solon aurait créé au VIe siècle avant notre ère des maisons publiques, les dicteria, tenues par l’État et taxées.

Les dicteria (au singulier dicterion, en grec diktêrion) sont les maisons de prostitution de la Grèce antique, en particulier à Athènes.

La tradition de Solon
L’idée que Solon, le législateur athénien du VIe siècle avant notre ère, aurait créé des maisons publiques vient surtout d’une comédie de Philémon (IVe-IIIe siècle av. J.-C.), citée plus tard par Athénée dans les Deipnosophistes. Selon ce texte, Solon aurait acheté des femmes et les aurait installées dans des maisons pour les jeunes gens. Le tarif aurait été modique : une obole, une petite pièce. La recette aurait permis de financer un temple d’Aphrodite Pandémos.

Une tradition à prendre avec prudence
Les historiens y voient plutôt une légende, ou une plaisanterie de théâtre, écrite près de trois siècles après Solon. Aucun texte de Solon lui-même n’en parle. C’est pourquoi l’article indique « selon la tradition ».

Ce qui est mieux attesté

  • Une taxe sur la prostitution existait à Athènes, le pornikon telos. Elle était affermée par la cité à des collecteurs, et l’orateur Eschine la mentionne au IVe siècle av. J.-C. dans son discours Contre Timarque.
  • Les dicteria se trouvaient surtout au Pirée, le port, et dans le quartier du Céramique, près des portes de la ville. Les archéologues ont proposé d’identifier un bâtiment du Céramique, le « bâtiment Z », comme une maison de ce type, mais l’interprétation reste discutée.
  • Les femmes qui y travaillaient étaient des pornai, le plus souvent esclaves. Leur sort n’avait rien à voir avec celui des hétaïres, ces courtisanes libres et cultivées qui fréquentaient les banquets.
On y trouvait les pornai, femmes le plus souvent esclaves, tout en bas de l’échelle.
Tout en haut se tenaient les hétaïres, courtisanes cultivées, musiciennes et danseuses, qui fréquentaient les banquets des hommes de pouvoir. La plus célèbre, Aspasie, fut la compagne de Périclès.

Dans la Grèce antique, surtout à Athènes aux Ve et IVe siècles avant notre ère, le monde de la prostitution était très hiérarchisé. Tout en bas se trouvaient les pornai, au milieu les musiciennes et danseuses, tout en haut les hétaïres.

Les pornai : le bas de l’échelle
Leur nom vient d’un verbe grec qui signifie « vendre », et il a donné notre mot « pornographie ». C’étaient le plus souvent des esclaves, appartenant à un tenancier ou à une tenancière. Elles travaillaient dans les maisons publiques (dicteria) ou dans la rue, surtout au Pirée et dans le quartier du Céramique. On a retrouvé une semelle de sandale portant en relief le mot « suis-moi » (akolouthei), qui imprimait le message dans la poussière à chaque pas. Elle est souvent attribuée à une prostituée, sans certitude. Les tarifs étaient bas, et ces femmes n’avaient ni liberté ni protection.

Les musiciennes et danseuses : les femmes du banquet
Les joueuses d’aulos (une sorte de double hautbois, les aulètrides), les danseuses et les acrobates étaient louées pour animer le symposion, le banquet entre hommes. Elles jouaient, dansaient, et leurs services allaient souvent au-delà du spectacle. Leur tarif était si recherché que la cité avait fixé un prix maximum de deux drachmes par soirée. Des magistrats, les astynomes, le faisaient respecter et tiraient au sort la musicienne quand plusieurs clients se la disputaient. C’est Aristote qui le rapporte dans sa Constitution d’Athènes.

Les hétaïres : les « compagnes »
Hetaira signifie « compagne » ou « amie ». Ces femmes étaient généralement libres, souvent des étrangères installées à Athènes (des métèques). Contrairement aux épouses, tenues à l’écart de la vie publique, elles étaient instruites, savaient converser, jouer de la musique, et assistaient aux banquets. Elles entretenaient des relations suivies avec quelques protecteurs, qui les couvraient de cadeaux plutôt que de les payer à l’acte. Mais elles ne pouvaient pas épouser un citoyen : depuis une loi de Périclès de 451 av. J.-C., seuls les enfants de deux parents athéniens étaient citoyens.

Quelques hétaïres célèbres :

  • Aspasie de Milet, compagne de Périclès, réputée pour son intelligence et admirée, dit-on, par Socrate. Son statut d’hétaïre vient surtout des moqueries des poètes comiques, et les historiens en débattent.
  • Phryné, si belle qu’elle aurait servi de modèle à l’Aphrodite de Cnide du sculpteur Praxitèle. Accusée d’impiété, elle aurait été acquittée après que son avocat, Hypéride, eut dévoilé sa poitrine devant les juges. L’anecdote est probablement embellie.
  • Laïs de Corinthe, ville célèbre pour ses courtisanes, au point qu’un proverbe disait : « Il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe. »
  • Nééra, connue par un procès du IVe siècle av. J.-C. Le plaidoyer Contre Nééra contient une phrase restée célèbre : « Nous avons les hétaïres pour le plaisir, les concubines pour les soins de chaque jour, et les épouses pour avoir des enfants légitimes. »

En résumé
Les pornai étaient des esclaves exploitées, les musiciennes et danseuses des artistes louées pour la soirée, et les hétaïres des femmes libres et cultivées, mais sans droits de citoyenne. Cette hiérarchie annonce celle du XVIIIe siècle, entre la fille des rues et la grande courtisane entretenue.

Cette hiérarchie, entre la fille publique et la courtisane de luxe, traversera tous les siècles.
Rome et le lupanar
 

 

À Rome, la maison de prostitution s’appelle le lupanar, du mot lupa, « la louve », surnom donné aux prostituées. Les meretrices devaient se déclarer auprès des édiles, les magistrats chargés de la police de la ville, et l’empereur Caligula soumit leur activité à un impôt.

Tout comme dans le monde  grec , les Romains avaient eux aussi une hiérarchie, et un vocabulaire très riche pour la décrire. Voici les catégories, du bas vers le haut. Ces mots viennent des auteurs latins et des commentateurs : les limites entre catégories étaient floues, et certains termes sont connus par une seule source.

Tout en bas : les femmes de la rue

  • Bustuariae : elles racolaient près des tombeaux (bustum), le long des routes qui sortaient des villes, et étaient considérées comme les plus misérables.
  • Fornicatrices : elles travaillaient sous les arcades et les voûtes (fornix) des théâtres et des cirques. Le mot a donné « fornication ».
  • Ambulatrices : les « marcheuses », qui arpentaient les rues.
  • Noctilucae : les « luisantes de nuit », qui ne sortaient qu’après le coucher du soleil.
  • Prostibulae : elles se tenaient devant les maisons pour attirer le client. Le verbe prostituere, « placer devant, exposer », a donné « prostitution ».

Le niveau intermédiaire : le lupanar et les lieux publics

  • Les lupae du lupanar. Chacune occupait une petite chambre (cella), souvent avec son nom et son prix inscrits au-dessus de la porte. Les graffitis de Pompéi donnent des tarifs de 2 à 16 as. Les plus bas valaient à peu près le prix d’un verre de vin ou d’un pain.
  • Les servantes d’auberges, de tavernes et de bains. La loi les assimilait souvent à des prostituées, tant les deux activités allaient de pair.

Les artistes : musiciennes et danseuses

  • Les tibicinae et saltatrices, joueuses de flûte et danseuses, étaient louées pour les banquets, comme leurs consœurs grecques.
  • Les ambubaiae, musiciennes venues de Syrie, avaient une réputation sulfureuse. Le poète Horace s’en moque.

Tout en haut : les courtisanes
Ce sont les femmes libres ou affranchies, élégantes et cultivées, entretenues par de riches amants. Elles sont proches des hétaïres grecques, dont elles prennent parfois le nom. La plus célèbre est Volumnia Cythéris, une affranchie et actrice. Elle fut la maîtresse de Marc Antoine, qui la promenait en litière ouverte au scandale de Cicéron, puis du poète Gallus. Les femmes aimées par les poètes élégiaques, comme la Cynthie de Properce, appartenaient sans doute à ce monde, même si leur statut exact reste discuté.

Ce que toutes partageaient

  • L’infamie (infamia), une flétrissure légale qui les privait d’une partie de leurs droits.
  • Le vêtement. On disait qu’elles ne pouvaient pas porter la stola, la robe des femmes respectables, et devaient porter la toge, vêtement masculin, comme signe de leur condition.
  • Le leno, le souteneur ou tenancier, était lui aussi frappé d’infamie, et même davantage, car il vivait du corps des autres.

Le schéma est le même qu’à Athènes : en bas, des esclaves et des femmes pauvres exploitées ; en haut, quelques courtisanes libres, admirées et célébrées par les poètes, mais toujours exclues de la respectabilité.

 

 

Le lupanar de Pompéi, conservé sous les cendres du Vésuve depuis l’an 79, en donne une image saisissante : une dizaine de petites chambres aux lits de pierre, décorées de fresques érotiques, et des graffitis laissés par les clients.
 

  • Lupa a donné lupanar. L’historien romain Tite-Live rapporte une hypothèse célèbre : la « louve » qui aurait allaité Romulus et Rémus serait en réalité une prostituée, Acca Larentia, épouse du berger qui recueillit les jumeaux. Le surnom aurait ensuite donné naissance à la légende de l’animal.
  • Meretrix vient de merere, « gagner » : c’est « celle qui gagne de l’argent ». Quant à la déclaration auprès des édiles, Tacite cite un cas célèbre : en 19 ap. J.-C., Vistilia, une femme de famille noble, se déclara prostituée, sans doute pour échapper aux lois punissant l’adultère. Le Sénat réagit en interdisant cette activité aux femmes de l’aristocratie.
    Maintenant la légende de la Lanterne rouge 

La lanterne rouge : une tradition moderne, pas romaine
Aucune source antique ne parle d’une lanterne rouge devant les lupanars. Les Romains utilisaient bien des lampes à huile (lucernae), et les lupanars étaient sans doute éclairés la nuit. Mais l’idée d’une lumière rouge servant de signal est une légende moderne. À Pompéi, les maisons de plaisir se repéraient plutôt par des phallus sculptés dans la pierre des rues et des façades. C’étaient surtout des porte-bonheur, que l’on prend parfois à tort pour des panneaux indicateurs.

La lanterne rouge comme enseigne apparaît au XIXe siècle, avec les maisons de tolérance. Son origine exacte reste incertaine. Une explication souvent citée parle des cheminots américains, qui laissaient leur lanterne rouge devant la porte pendant leur visite, mais elle n’est pas prouvée.

« A luci rosse » en italien
 on dit « a luci rosse », « à lumières rouges », au pluriel. Un film a luci rosse est un film pornographique, et un quartiere a luci rosse un quartier chaud. L’expression vient directement de cette lanterne des maisons closes, tout comme l’anglais red light district.


 
Au Moyen Âge : le « mal nécessaire »

Au Moyen Âge, on retrouve la même pyramide qu’à Athènes et à Rome, mais organisée autour de la ville et de l’Église. Elle est surtout bien connue pour la France des XIVe et XVe siècles, grâce aux travaux de l’historien Jacques Rossiaud.

1. Tout en bas : les ribaudes et les errantes
Ce sont des femmes sans domicile qui suivent les armées, les foires, les pèlerinages et les chantiers. À la cour et dans l’armée royale, un officier, le « roi des ribauds », était chargé de les surveiller. Elles étaient les plus pauvres et les plus exposées aux violences.

2. Les « secrètes » : la prostitution cachée
Il s’agit de servantes, de veuves pauvres ou d’ouvrières qui se prostituaient occasionnellement, chez elles ou dans des chambres louées, pour survivre. Leur activité était illégale, donc poursuivie et punie, mais très répandue.

3. Les étuvières
Les étuves, ces bains publics, étaient des lieux de détente, de repas et souvent de rencontres. Des servantes y offraient leurs services. Leur réputation était si douteuse que certaines villes y séparèrent les jours des hommes et ceux des femmes.

4. Les « filles communes » du bordel municipal
Elles formaient la prostitution officielle, reconnue et taxée. On les appelait « filles de joie », « femmes folles de leur corps », « fillettes » ou « femmes amoureuses ». Elles portaient souvent une aiguillette, un cordon de couleur sur l’épaule, pour être reconnues. C’est de là que vient l’expression « courir l’aiguillette », c’est-à-dire courir les filles. Beaucoup étaient entrées dans le métier après un viol, qui les déshonorait, ou à cause de la misère. La plupart avaient entre 17 et 30 ans.

5. Tout en haut : les femmes entretenues
 


Ce sont les concubines de riches bourgeois, de nobles ou de clercs, logées et entretenues par un seul protecteur. Les « concubines de prêtres » étaient d’ailleurs très nombreuses, malgré les interdictions de l’Église. La grande courtisane cultivée, à la manière des hétaïres, est peu visible dans la France médiévale. Elle réapparaît à la fin du XVe siècle en Italie, avec les « cortigiane oneste » de Rome et de Venise, lettrées, musiciennes et poètes, qui annoncent les courtisanes de la Renaissance.

Une porte de sortie : le repentir
L’Église offrait une issue, sur le modèle de Marie-Madeleine, la pécheresse repentie. À Paris, le couvent des Filles-Dieu, fondé vers 1226, accueillait d’anciennes prostituées. Épouser une fille repentie était même considéré comme une œuvre pieuse. Certaines y parvenaient grâce à une petite dot, souvent versée par la ville ou par des confréries charitables.

 

L’Église condamne la luxure, mais beaucoup de théologiens jugent la prostitution inévitable. Saint Augustin écrit déjà qu’en supprimant les prostituées, on livrerait la société aux désordres des passions. Cette idée du « mal nécessaire » guide l’attitude des autorités pendant des siècles : mieux vaut tolérer et encadrer que laisser la débauche se répandre.
Saint Louis tente pourtant de l’éradiquer. En 1254, il ordonne l’expulsion des prostituées et la confiscation de leurs biens ; devant l’échec, il se contente en 1256 de les reléguer hors des murs, puis de limiter leur activité à certaines rues de Paris. À la fin du Moyen Âge, de nombreuses villes ouvrent leurs propres maisons publiques, parfois appelées « bordeaux », mot issu de « borde », la petite cabane. Gérées ou affermées par les municipalités, elles obéissent à des règlements stricts. Les étuves, ces bains publics, servent aussi souvent de lieux de rencontre.

Le mot « bordel » est attesté en vieux français dès le XIIe siècle. Il vient de « borde », une petite maison ou cabane en planches, qui remonte au francique borda, « planche ». Le bordel (ou bordeau) était d’abord une simple masure, puis le mot a pris le sens de maison de débauche, sans doute parce que ces lieux étaient souvent de petites bâtisses à l’écart. Il n’a aucun rapport avec la ville de Bordeaux, dont le nom vient du latin Burdigala.

Un mot qui a voyagé

  • Le mot français a donné l’italien bordello et l’espagnol burdel.
  • L’anglais brothel a une autre origine, un vieux mot signifiant « misérable », mais il a été influencé par « bordel ».
  • La « borde » survit dans de nombreux noms de lieux, comme La Borde ou Bordes, et dans la « borderie », une petite ferme de l’Ouest de la France.

Les maisons municipales de la fin du Moyen Âge
Aux XIVe et XVe siècles, de nombreuses villes ouvrent un « prostibulum publicum », aussi appelé « maison commune » ou « grand hôtel ».

  • Qui les dirigeait. La maison appartenait à la ville, qui la louait à un tenancier ou la confiait à une gérante, parfois surnommée l’« abbesse ».
  • Ce qu’elles rapportaient. Les loyers allaient dans les caisses municipales, et parfois aux hôpitaux.
  • Les règles. La maison fermait le dimanche et pendant les grandes fêtes religieuses. Elle était en principe interdite aux hommes mariés et aux clercs. Les femmes devaient souvent porter un signe distinctif, comme une aiguillette ou un ruban, pour qu’on ne les confonde pas avec les femmes « honnêtes ».
  • Les exemples les plus connus. Le Château-Vert de Toulouse, la « Grande Abbaye », était l’un des plus célèbres. On en trouvait aussi à Dijon, Avignon, Montpellier et Lyon.

Pourquoi les villes les toléraient
L’historien Jacques Rossiaud, dans La Prostitution médiévale (1988), a montré que ces maisons servaient d’exutoire aux jeunes hommes célibataires, nombreux parce qu’on se mariait tard. Les autorités pensaient ainsi protéger les femmes mariées et les jeunes filles des violences, comme les viols collectifs commis par des bandes de jeunes, fréquents dans les villes. On y retrouve l’idée du « mal nécessaire ».

La fin d’un système
Au XVIe siècle, la syphilis, la Réforme et la Contre-Réforme changent les mentalités. Les maisons municipales ferment les unes après les autres, et l’ordonnance d’Orléans de 1560 les interdit dans tout le royaume. La prostitution devient clandestine.

 

De la Renaissance à Louis XIV : le temps de la répression
Au XVIe siècle, le climat change. La syphilis, apparue en Europe à la fin du XVe siècle, fait des ravages, tandis que la Réforme protestante et la Contre-Réforme catholique imposent une morale plus sévère. En 1560-1561, l’ordonnance d’Orléans, prise à la suite des états généraux, ordonne la fermeture des bordels du royaume. La prostitution ne disparaît pas : elle devient clandestine.
Sous Louis XIV, l’État renforce son contrôle. En 1667, la création de la charge de lieutenant général de police de Paris donne à un seul homme le pouvoir de surveiller les mœurs de la capitale. À partir de 1684, les prostituées arrêtées peuvent être enfermées à la Salpêtrière, qui dépend de l’Hôpital général. Une déclaration royale de 1713 encadre ensuite les arrestations pour éviter les abus.

 
Le siècle des Lumières : l’âge d’or des maisons galantes

Le XVIIIe siècle est souvent présenté comme l’âge d’or des maisons galantes, et ce n’est pas un hasard.

Pourquoi le XVIIIe siècle ?

  • Une société plus libre. Après l’austérité de la fin du règne de Louis XIV, la Régence (1715-1723) puis le règne de Louis XV voient triompher la recherche du plaisir, du raffinement et de l’intimité.
  • Une police qui tolère plutôt qu’elle n’interdit. Le lieutenant général de police préfère surveiller les maisons que les fermer : elles lui servent même de sources de renseignements.
  • Une clientèle riche et nombreuse. Paris compte environ 600 000 habitants, beaucoup de nobles, de financiers et de voyageurs fortunés, et une foule de jeunes célibataires.

Les différents lieux

  • Les « sérails ». C’est ainsi qu’on appelait les maisons de luxe, comme celles de la Gourdan ou de Justine Paris : salons, boudoirs, bonne table, discrétion assurée.
  • Les maisons ordinaires des faubourgs, bien plus modestes, pour une clientèle d’artisans, de soldats et de domestiques.
  • Les « petites maisons ». Ce sont des pavillons discrets que les nobles et les riches financiers faisaient construire dans les faubourgs, à Paris ou près du bois de Boulogne, pour leurs rendez-vous galants. Ce ne sont pas des maisons closes, mais elles appartiennent au même monde du plaisir caché.

Une hiérarchie très précise
Les rapports de police distinguent plusieurs catégories :

  • les filles des rues et des barrières, au bas de l’échelle ;
  • les pensionnaires des maisons, plus ou moins luxueuses ;
  • les « femmes du monde » ou « femmes galantes », entretenues par un ou plusieurs protecteurs ;
  • les « filles d’Opéra », danseuses et chanteuses. Inscrites à l’Opéra, elles échappaient à l’autorité de leurs parents et, en partie, à la police, ce qui faisait de la scène un vivier recherché par les grands seigneurs ;
  • les grandes courtisanes, au sommet, qui recevaient princes et ambassadeurs.

La police écrit tout
Sous Louis XV, les inspecteurs de police Meusnier puis Marais rédigent des rapports détaillés sur les femmes galantes de Paris et leurs clients : qui entretient qui, combien, depuis quand. Ces rapports étaient lus avec amusement par le lieutenant de police, et dit-on par le roi lui-même. Publiés au début du XXe siècle, ils forment aujourd’hui une source exceptionnelle pour les historiens.

Des guides pour les clients
À la fin du siècle paraissent même de véritables annuaires, comme l’Almanach des adresses des demoiselles de Paris (1791). On y trouve le nom, l’adresse, l’âge, les talents et parfois le prix de nombreuses femmes. Le stand de Sète affichait d’ailleurs un panneau consacré à ces almanachs.

L’envers du décor
Derrière le luxe des sérails, la réalité était dure pour la majorité : misère, maladies vénériennes soignées au mercure, arrestations et enfermement à la Salpêtrière. L’âge d’or était surtout celui des clients et de quelques tenan
cières.


 
Paris, capitale du plaisir
Au XVIIIe siècle, Paris compte, selon les estimations des contemporains, plusieurs dizaines de milliers de femmes vivant de leurs charmes. L’écrivain Louis-Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris, avance le chiffre de 30 000 prostituées et 10 000 femmes « entretenues ». La société distingue toute une hiérarchie : filles des rues et des barrières, pensionnaires des maisons ordinaires, « femmes du monde » et danseuses de l’Opéra entretenues par de riches protecteurs, et enfin les grandes courtisanes.
La police des mœurs
Sous Louis XV, l’administration choisit la tolérance surveillée. Le lieutenant général de police dispose d’inspecteurs chargés des « femmes du monde » et d’un réseau d’informateurs, les « mouches ». Les rapports qu’ils rédigent sur les maisons, leurs pensionnaires et leurs clients, souvent des nobles, des magistrats ou des ecclésiastiques, constituent aujourd’hui une source précieuse pour les historiens. Les tenancières, elles, achètent leur tranquillité en renseignant la police sur leurs illustres visiteurs.
Les grandes maquerelles
La plus célèbre de ces tenancières est Marguerite Gourdan, surnommée « la petite comtesse ». Née vers 1730 à Béziers, elle ouvre sa première maison en 1759, rue Sainte-Anne, avant de s’installer en 1774 rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur (aujourd’hui rue Dussoubs). Derrière une façade discrète abritant une boutique d’antiquités, un escalier permettait aux visiteurs de marque d’entrer sans être vus. La maison offrait une table raffinée et une cave fournie, et sa clientèle comptait des princes, des aristocrates et des ecclésiastiques ; Casanova en fut un habitué.
Avant elle, Justine Paris avait tenu l’une des maisons les plus réputées de la capitale, faubourg Saint-Germain, puis l’Hôtel du Roule, près de Chaillot, ouvert vers 1750. On y employait même un maître d’écriture, de danse et de musique pour former les pensionnaires aux manières du monde. Protégées par leurs clients, ces femmes n’échappent pas toujours à la justice : poursuivie en 1775, la Gourdan est condamnée par contumace avant d’être finalement absoute en 1776, grâce au soutien de grands seigneurs.
Le décor : boudoirs, draperies et miroirs

Oui, le jaune est bien associé à la prostitution. Il y a des fondements historiques, mais ce n’était pas une régle génerale 

 

Pourquoi le jaune ?
À la fin du Moyen Âge, le jaune est une couleur d’infamie. C’est la couleur de Judas dans les peintures, celle de la trahison, du mensonge, de la folie. On l’impose aux exclus : la rouelle que devaient porter les Juifs était souvent jaune ou rouge-jaune, et l’on peignait parfois en jaune la porte des traîtres.

Les prostituées en jaune
Plusieurs villes, surtout en Italie, obligeaient les prostituées à porter un voile, un foulard ou un ruban jaune pour qu’on ne les confonde pas avec les femmes « honnêtes ». La couleur variait toutefois selon les lieux : en France, l’aiguillette ou le ruban pouvait être rouge, blanc ou d’une autre couleur selon les villes.

Déjà dans l’Antiquité
À Rome, les prostituées portaient souvent des perruques blondes. Le poète Juvénal raconte que l’impératrice Messaline, quand elle allait incognito au lupanar, cachait ses cheveux noirs sous une perruque blonde. Chez les Grecs, les hétaïres aimaient aussi les cheveux éclaircis et les tissus safran.

Un clin d’œil moderne
En chinois, la couleur jaune (huang) désigne aujourd’hui tout ce qui est pornographique : un « film jaune » est un film porno. C’est l’équivalent des «
luci rosse » italiennes.

 

Oui, c’est bien du racolage, mais pour rire : elle joue le rôle d’une tenancière qui attire le client, et en réalité elle invite les promeneurs à visiter le stand. C’est une animation de reconstitution.

Est-ce historiquement juste ?
Sur le fond, oui : le racolage était très répandu au XVIIIe siècle. Les « raccrocheuses » de Paris interpellaient les passants, les tiraient par la manche, leur faisaient signe depuis les fenêtres ou les portes. Le phénomène était si visible que le lieutenant de police Lenoir l’interdit en 1778. Dans les années 1780, les galeries du Palais-Royal devinrent le grand lieu du racolage parisien.

Sur la forme, c’est une licence théâtrale. Une tenancière de maison de luxe ne criait pas dans la rue : sa réputation reposait sur la discrétion, et les clients fortunés venaient par recommandation. Le racolage bruyant était plutôt le fait des filles des rues. Le ton enjoué rappelle davantage les « aboyeurs », ces bonimenteurs qui attiraient la foule à l’entrée des théâtres de foire.

Et le porte-voix ?
Il n’est pas forcément anachronique ! Le porte-voix (speaking trumpet) a été inventé dans les années 1670, notamment par l’Anglais Samuel Morland. Au XVIIIe siècle, on s’en servait surtout en mer, pour transmettre les ordres d’un bout à l’autre du navire ou héler un autre bateau. Un clin d’œil plutôt bien trouvé pour une fête maritime comme Escale à Sète.


 
Les maisons de luxe rivalisent avec les hôtels particuliers. On y retrouve le goût du temps pour l’intimité et le raffinement : petits salons, boudoirs (le mot se répand justement au XVIIIe siècle), lits à baldaquin ou « à la polonaise », tentures et rideaux de soie aux couleurs vives, sofas, glaces

multipliant les reflets, bougies et parfums. C’est cette atmosphère que restituent les reconstitutions, avec leurs lits drapés et leurs étoffes chatoyantes : un décor pensé pour éblouir et mettre en confiance une clientèle fortunée.

 
Ce luxe a son envers. Les maisons ordinaires des faubourgs sont bien plus misérables, et la plupart des femmes y entrent poussées par la pauvreté. Les maladies vénériennes sont le grand fléau : on soigne la syphilis au mercure, notamment à Bicêtre, et Justine Paris comme Marguerite Gourdan en sont toutes deux mortes. Les « redingotes d’Angleterre », ancêtres du préservatif, restent rares et coûteuses.
Les Lumières débattent
Le sujet passionne aussi les penseurs. En 1769, l’écrivain Restif de la Bretonne publie Le Pornographe, qui donne naissance au mot : il y propose de créer des maisons publiques contrôlées par l’État, les « Parthénions », avec suivi médical des pensionnaires. En 1778, le lieutenant de police Lenoir interdit le racolage dans les rues. À la fin des années 1780, les galeries du Palais-Royal, propriété du duc d’Orléans, deviennent le grand marché galant de la capitale.
La littérature libertine, des romans clandestins comme Thérèse philosophe (1748) aux œuvres du marquis de Sade, fait de la maison galante un lieu de fiction autant qu’une réalité sociale. Quant au célèbre « Parc-aux-Cerfs » de Louis XV à Versailles, souvent présenté comme un lieu de débauche, il s’agissait plutôt d’une discrète résidence où logeaient de jeunes maîtresses du roi.
Épilogue : de la Révolution aux maisons de tolérance
En 1791, la Révolution retire la prostitution du code pénal. Mais le Consulat revient vite à la surveillance : en 1802, les visites médicales deviennent obligatoires, et à partir de 1804, la préfecture de police organise les « maisons de tolérance », avec registre des pensionnaires et lanterne rouge. Ce système, qu’on appellera le « réglementarisme à la française », durera jusqu’à la loi Marthe Richard, qui ferme les maisons closes en 1946.
Tout cela a été repris dans le 7e Art
Avec les films suivants pour la période prérévolutionnaire
Pour moi le meilleur
 Que la fête commence (Bertrand Tavernier, 1975), avec Philippe Noiret en Régent débauché, Jean Rochefort en abbé Dubois et Jean-Pierre Marielle en marquis breton conspirateur, voici des films qui vont dans le même sens.
La Fille de d’Artagnan (Tavernier, 1994) : même époque, ton plus léger, avec de nouveau Philippe Noiret. ou l'on voit le traitement infligé aux filles de joie 
Le Bossu (Philippe de Broca, 1997) : cape et épée sous la Régence, avec Philippe d’Orléans à l’écran.
Le Libertin (Gabriel Aghion, 2000) : Diderot, l’Encyclopédie et des marivaudages très coquins.
Ridicule (Patrice Leconte, 1996) : la cour de Versailles, cruelle et décadente. 
Les Liaisons dangereuses (Stephen Frears, 1988) ou Valmont (Miloš Forman, 1989) : la séduction comme un jeu de guerre.
Casanova (Fellini, 1976) : la luxure du XVIIIe siècle traitée de façon baroque et désenchantée.
Jeanne du Barry (Maïwenn, 2023) : une courtisane devenue favorite de Louis XV.
Quills, la plume et le sang (Philip Kaufman, 2000) : le marquis de Sade à Charenton.

Pour le XIXe et XXe
Le Plaisir (Max Ophüls, 1952) : son sketch « La Maison Tellier », d’après Maupassant, est un petit bijou.
L’Apollonide : Souvenirs de la maison close (Bertrand Bonello, 2011) : la vie quotidienne dans un bordel parisien vers 1900, un film sensuel et mélancolique.
Maison close (série Canal+, 2010-2013) : un bordel de luxe parisien dans les années 1870.
Belle de jour (Luis Buñuel, 1967) : une bourgeoise qui se prostitue l’après-midi.
Nana (Jean Renoir, 1926) : la courtisane de Zola.

 


 
Repères chronologiques
VIe s. av. J.-C.
Athènes : selon la tradition, Solon crée des maisons publiques, les dicteria.
Ier s. ap. J.-C.
Rome et Pompéi : lupanars ; les meretrices se déclarent auprès des édiles.
1254-1256
Saint Louis tente d’expulser les prostituées, puis de les reléguer hors des murs.
XIVe-XVe s.
Âge d’or des maisons municipales, les « bordeaux » des villes.
1560-1561
Ordonnance d’Orléans : fermeture des bordels du royaume.
1667
Création du lieutenant général de police de Paris.
1684
Les prostituées peuvent être enfermées à la Salpêtrière.
1713
Déclaration royale encadrant arrestations et procédures.
1759-1778
Apogée de la Gourdan, la plus célèbre maquerelle de Paris.
1769
Restif de la Bretonne publie Le Pornographe.
1778
Ordonnance du lieutenant Lenoir interdisant le racolage.
1791
La Révolution retire la prostitution du code pénal.
1802-1804
Visites médicales obligatoires et naissance des « maisons de tolérance ».
1946
Loi Marthe Richard : fermeture des maisons closes.

 
 
   


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