Batailles 1939 URSS Japon Les batailles de Khalkhin Gol (1939)

Article écrit par : Claude Balmefrezol

Mis en ligne le 18/10/2026 à 21:20:22



Les batailles de Khalkhin Gol (1939)
 
Les batailles de Khalkhin Gol sont les affrontements décisifs d’un conflit frontalier jamais déclaré qui opposa en 1939 le Japon et le Mandchoukouo à la Mongolie et à l’URSS. Elles tirent leur nom de la rivière qui traverse la région des combats.
Au Japon, l’événement est connu sous le nom d’« incident de Nomonhan », d’après un petit village proche de la frontière mongolo-mandchoue. Les combats s’achevèrent par la défaite de la 6e Armée japonaise.Il faut penser que si le Japon avait poursuivi cette guerre contre l’URSS, le conflit du Pacifique aurait pu prendre une tout autre tournure, voire ne jamais éclater.
 Les antécédents

 
Après l’occupation de la Mandchourie en 1931, le Japon tourne son regard vers les territoires soviétiques voisins. Le premier incident d’envergure, la bataille du lac Khassan, éclate en 1938 dans la région de Primorie, au sud-ouest de Vladivostok.

La bataille du lac Khassan s’est déroulée du 29 juillet au 11 août 1938. Les Japonais l’appellent l’« incident de Tchang-kou-feng ». C’est le premier grand affrontement soviéto-japonais, et la répétition générale de Khalkhin Gol l’année suivante.

Le cadre. Le lac Khassan se trouve à l’extrême sud de l’Extrême-Orient soviétique, à environ 130 km au sud-ouest de Vladivostok. C’est là que se rejoignent l’URSS, la Corée (alors japonaise) et le Mandchoukouo. Deux collines dominent le secteur, Zaozernaïa (Tchang-kou-feng) et Bezymiannaïa. Le tracé de la frontière y était flou : les Soviétiques s’appuyaient sur le traité de Pékin de 1860, et les Japonais en contestaient l’interprétation.

L’étincelle. En juin 1938, Guenrikh Lyouchkov, haut responsable du NKVD en Extrême-Orient, passe aux Japonais avec des informations précieuses. La tension monte. En juillet, des gardes-frontières soviétiques fortifient le sommet de Zaozernaïa. Tokyo exige leur retrait, Moscou refuse.

Les combats.

  • 29-31 juillet : la 19e Division japonaise de l’armée de Corée, commandée par le général Suetaka Kamezō, attaque. Un assaut de nuit le 31 juillet lui permet de s’emparer des deux collines.
  • 2-9 août : l’Armée rouge contre-attaque avec le 39e Corps de fusiliers, sous le maréchal Blücher puis Grigori Chtern, le même Chtern qu’on retrouvera à Khalkhin Gol. L’assaut est massif, appuyé par des chars et l’aviation, mais mal coordonné. Les chars s’enlisent dans les marais autour du lac et les pertes sont lourdes. Les Soviétiques finissent par reprendre les sommets.
  • 10-11 août : un cessez-le-feu est négocié à Moscou. Les Soviétiques gardent les hauteurs.

Tokyo avait volontairement limité l’engagement : pas d’aviation japonaise, et pas de renforts au-delà de la division.

Le bilan. Les pertes soviétiques s’élèvent à environ 790 tués et disparus et 2 750 blessés. Côté japonais, les chiffres officiels donnent environ 525 tués et 900 blessés. Sur le papier, c’est une victoire soviétique, mais coûteuse et peu brillante.

Les conséquences.

  • En URSS : l’opération est jugée calamiteuse. Le maréchal Vassili Blücher, commandant du front d’Extrême-Orient, est arrêté en octobre 1938 et meurt sous la torture en novembre.
  • Au Japon : l’armée en conclut que l’Armée rouge, affaiblie par les purges, est un adversaire médiocre. L’Armée du Kwantung en tirera une confiance excessive, qui la poussera à l’aventure de Nomonhan en 1939. Joukov l’en détrompera brutalement.
 
Les escarmouches se multiplient ensuite le long des frontières mandchoues.
En 1939, le Mandchoukouo est un État fantoche contrôlé par le Japon, et la Mongolie une république populaire alliée de Moscou. Pour les Japonais, la frontière suit la rivière Khalkhin Gol. Pour les Mongols et les Soviétiques, elle passe environ 16 km plus à l’est, juste au-delà du village de Nomonhan.
Les forces en présence
Côté japonais, la principale force d’occupation est l’Armée du Kwantung (Guandong), qui regroupe certaines des meilleures unités nippones. Son secteur occidental est confié à la 23e Division d’infanterie du général Michitarō Komatsubara, récemment créée et basée à Hailar. Elle intègre des unités mandchoues et des gardes-frontières sous le contrôle de la 6e Armée. C’est la division la moins aguerrie de l’Armée du Kwantung : équipée de matériel obsolète, elle a la valeur d’une simple force d’occupation.
Côté soviéto-mongol, le 57e Corps spécial, venu du district militaire de Transbaïkalie, défend la frontière.
En 1938, le 57e Corps spécial soviétique (57-й особый корпус) était une grande formation militaire de l'Armée rouge secrètement déployée en Mongolie (en Asie de l'Est / Extrême-Orient, limitrophe de la Sibérie, plutôt que l'Asie du Sud-Est). 
Voici les faits marquants concernant cette unité pour l'année 1938 :
  • Mission principale : Déployé à partir de septembre 1937 sur la base du protocole d'assistance mutuelle soviétho-mongol de 1936, sa mission était de sécuriser la frontière face à la menace de l'Armée impériale japonaise du Guandong et de son État satellite, le Mandchoukouo. 
  • Commandement (1938) : Le corps est commandé par le futur maréchal Ivan Konev jusqu'en septembre 1938, date à laquelle le commandant de brigade Nikolaï Feklenko prend le relais. 
  • Impact des Purges : Durant toute l'année 1937-1938, l'unité subit de plein fouet les Grandes Purges staliniennes (la "Grande Terreur"), qui déciment une partie importante de son commandement et de ses officiers politiques. 
  • Évolution : C'est ce même 57e Corps spécial qui servira de base à la création de la 1ère armée soviétique sous les ordres de Georgy Joukov en 1939 pour écraser les forces japonaises lors de la Bataille de Khalkhin Gol 
 
Les troupes mongoles, surtout des brigades de cavalerie et d’artillerie légère, sont mobiles et efficaces mais manquent cruellement de blindés et d’effectifs.
Le 2 juin 1939, Staline étant mécontent du commandement local du général Grigori Chtern, le commissaire à la Défense Kliment Vorochilov envoie le général Gueorgui Joukov en Mongolie. Il doit prendre la tête du 57e Corps spécial et mettre fin aux provocations japonaises. Tokyo, de son côté, demande à l’Armée du Kwantung de fortifier ses frontières. Mais celle-ci jouit d’une large autonomie et agit souvent sans l’aval du gouvernement, voire contre lui.

 
 Les opérations militaires
Mai : premiers accrochages
Le conflit s’ouvre le 11 mai 1939. Une unité de cavalerie mongole d’environ 80 hommes entre dans la zone contestée pour faire paître ses chevaux. Attaquée par la cavalerie mandchoue, elle se replie de l’autre côté du Khalkhin Gol, puis revient en force le 13 mai.
Le lendemain, le régiment de reconnaissance de la 23e Division, sous les ordres du lieutenant-colonel Yaozô Azuma et soutenu par le 64e régiment d’infanterie, repousse les Mongols. Quand les forces soviéto-mongoles reviennent, Azuma tente de les déloger. Le 28 mai, son détachement est encerclé et écrasé : il perd environ 63 % de ses effectifs.
Juin : la montée en puissance
Les deux camps renforcent massivement leurs positions ; le Japon concentre rapidement quelque 30 000 hommes. Joukov arrive le 5 juin avec les unités motorisées et blindées du 1er Groupe d’armées, dont l’aviation est dirigée par le général Iakov Smouchkevitch. Le général mongol Jamyangiyn Lhagvasuren devient son adjoint.
Le 27 juin, la 2e Brigade aérienne japonaise bombarde avec succès la base soviétique de Tamsag-Boulak, en Mongolie. Décidé sans autorisation par l’Armée du Kwantung, ce raid irrite l’état-major de Tokyo, qui interdit toute nouvelle frappe contre des bases aériennes ennemies. Fin juin, Komatsubara reçoit toutefois l’autorisation de « repousser les envahisseurs ».
Juillet : l’offensive japonaise
   
   
   

 
Les Japonais planifient une manœuvre en tenaille :
  • Au nord, le groupement Kobayashi, formé de régiments de la 23e Division, doit franchir le Khalkhin Gol, détruire les forces soviétiques sur la colline de Baintsagan, puis descendre vers le sud.
  • Au sud, le 1er Corps blindé du général Yasuoka réunit les 3e et 4e régiments de chars, soit 87 engins chenillés (surtout des Type 89 I-Go, Type 97 Chi-Ha et Type 95 Ha-Go). Il doit attaquer les positions soviétiques de la rive orientale, au nord de la rivière Holsten.


    Au nord, les Japonais franchissent la rivière du 1er au 3 juillet et s’emparent de la colline de Baintsagan. Joukov contre-attaque aussitôt avec environ 450 chars et automitrailleuses (BT-5, BT-7 et T-26 armés de canons de 45 mm).

    Sans appui d’infanterie, les blindés soviétiques attaquent sur trois côtés et menacent d’encercler l’ennemi. Ne disposant que d’un seul pont de pontons pour leur ravitaillement, les Japonais repassent la rivière le 5 juillet.

Au sud, le détachement Yasuoka attaque de nuit le 2 juillet pour échapper à l’artillerie soviétique postée sur les hauteurs de la rive ouest. En terrain découvert, il perd plus de la moitié de ses engins sans percer. Une contre-attaque soviétique le décime le 9 juillet ; il est dissous et Yasuoka est relevé de son commandement.
Le 23 juillet, les Japonais lancent un nouvel assaut. Leur artillerie consomme en deux jours la moitié de ses munitions mais reste surclassée par celle de l’Armée rouge, et l’attaque échoue à atteindre le pont de Kawatama. Face aux pertes et à la pénurie d’obus, les troupes nippones rompent le combat le 25 juillet. Le Japon a alors perdu plus de 5 000 hommes. Les pertes soviétiques, plus lourdes, sont comblées grâce à une logistique efficace (2 600 camions). Le front se fige.
Août : la contre-offensive de Joukov
Alors que la guerre menace en Europe, Joukov prépare une offensive décisive. Grâce à une noria de plus de 4 000 camions sur plus de 600 km depuis la base de Tchita, il rassemble 3 divisions d’infanterie, 3 brigades blindées, 2 brigades mécanisées, 2 divisions de cavalerie mongoles et plus de 550 avions : au total environ 74 000 hommes et 498 chars (BT-5 et BT-7).
En face, Komatsubara ne dispose que de l’équivalent de deux divisions d’infanterie légère, sans chars, et son quartier général se trouve à 150 km du front. Le rapport de forces est écrasant : 2 contre 1 pour les hommes, 7 contre 1 pour les chars, 3 contre 1 pour l’artillerie.
Pour garantir la surprise, les Soviétiques recourent à la déception (maskirovka).

La maskirovka (en russe, « mascarade » ou « camouflage ») désigne l’art soviétique, puis russe, de la déception militaire. Elle vise à tromper l’adversaire sur ses intentions, ses forces, le lieu et le moment de l’attaque. C’est bien plus que du camouflage : c’est une doctrine qui s’applique à tous les niveaux, du simple soldat jusqu’à la stratégie d’ensemble.

Ce qu’elle recouvre. La doctrine soviétique distinguait plusieurs procédés, souvent combinés :

  • Le camouflage : cacher hommes, véhicules et dépôts (filets, peintures, enterrement, déplacements de nuit).
  • Les leurres : faux chars en bois ou gonflables, fausses pièces d’artillerie, faux aérodromes, pour faire croire à une force là où il n’y en a pas.
  • Les démonstrations et diversions : attaques ou concentrations simulées sur un autre secteur pour y attirer les réserves ennemies.
  • La désinformation : faux messages radio, fausses rumeurs, documents « perdus », rôle d’agents doubles.
  • Le secret : silence radio, ordres oraux et transmis au dernier moment, très peu de personnes dans la confidence.

Khalkhin Gol, le premier modèle (août 1939). Joukov y applique la maskirovka de façon très complète :

  • Des haut-parleurs diffusent pendant des semaines des bruits de chars et de chantiers. Les Japonais s’y habituent et ne réagissent plus aux vrais mouvements.
  • Les troupes et les camions se déplacent uniquement de nuit, sans phares.
  • De faux messages sont envoyés sur des codes faciles à casser. Ils parlent de travaux défensifs et de préparatifs pour l’hiver, pour faire croire que les Soviétiques restent sur la défensive.
  • Des tracts sur « comment se comporter en défense » circulent dans les unités.

Résultat : le 20 août, l’offensive surprend totalement les Japonais. Leurs officiers avaient même reçu des permissions pour ce week-end-là.

L’apogée : 1942-1944.

  • Stalingrad (novembre 1942, opération Uranus) : plus d’un million d’hommes se concentrent sur les flancs sans que les Allemands mesurent l’ampleur de la menace.
  • Koursk (1943) : les Soviétiques dissimulent la profondeur de leurs défenses et leurs réserves.
  • Opération Bagration (juin 1944) : c’est le chef-d’œuvre du genre. Les Soviétiques font croire que l’effort principal portera sur l’Ukraine, et les Allemands y gardent leurs blindés. Le coup tombe en Biélorussie, où le groupe d’armées Centre est anéanti en quelques semaines.

L’héritage. La maskirovka reste un pilier de la pensée militaire russe. On la retrouve en Crimée en 2014, avec les fameux « petits hommes verts » sans insignes, et dans le recours aux leurres gonflables ou à la désinformation pendant la guerre en Ukraine. Les Occidentaux ont pratiqué la même chose, sans le mot ni la doctrine centralisée. Le grand exemple est l’opération Fortitude, qui a fait croire aux Allemands en 1944 à un débarquement dans le Pas-de-Calais.


Pendant des semaines, des haut-parleurs diffusent des bruits de moteurs de chars et d’avions vers les lignes japonaises, et les mouvements de troupes se font de nuit. Habitués à ce vacarme qu’ils prennent pour de la guerre psychologique, les Japonais ignorent les bruits bien réels de l’aube du 20 août.
L’offensive se déclenche le 20 août 1939 à 5 h 45, par un bombardement massif d’artillerie et de 557 avions.
 
L’infanterie fixe le centre japonais tandis que les blindés débordent les ailes. Le 25 août, les deux pinces se referment près de Nomonhan : la 23e Division est prise au piège. Les tentatives de dégagement échouent et les soldats encerclés, qui refusent de se rendre, sont pilonnés sans relâche. Le 31 août, les forces japonaises situées côté mongol sont anéanties.
eptembre : le cessez-le-feu
Un cessez-le-feu conclu à Moscou entre en vigueur le 16 septembre 1939. Le 13 avril 1941, Matsuoka et Molotov signent un pacte de neutralité nippo-soviétique, que l’URSS rompra en août 1945.
 Le bilan des pertes
Les chiffres divergent fortement selon les sources et ont fait l’objet d’une intense propagande.
Camp / source
Morts et disparus
Blessés
Matériel et autres pertes
Japon – rapport officiel
8 440
8 776
162 avions, 42 chars
Japon – registres hospitaliers (Bureau 6A)
7 696 + 1 021 disparus
8 647
2 350 malades ; près de 19 700 pertes au total
URSS – Krivocheïev, archives révisées en 2001
environ 9 700
15 251
25 000 à 27 000 hommes au total ; 253 chars, environ 250 avions, 96 pièces d’artillerie, 133 automitrailleuses
Mongolie
556 à 990
—
11 automitrailleuses, 1 921 chevaux et chameaux
Les Soviétiques revendiquèrent d’abord environ 29 000 pertes japonaises, puis 61 000 à des fins de propagande ; certaines estimations vont jusqu’à 45 000. Environ 75 à 80 % des chars soviétiques mis hors de combat le furent par des canons antichars japonais, et 15 à 20 % par l’artillerie de campagne. La dysenterie causa environ 30 % des pertes japonaises liées à la maladie.
. La guerre aérienne

 
Khalkhin Gol fut le théâtre de la première utilisation massive de l’arme aérienne au service d’un objectif stratégique.
  • Première phase (mai-juin) : les pilotes japonais, vétérans de la guerre de Chine, aux commandes du monoplan Nakajima Ki-27, dominent les biplans soviétiques I-15/I-153 et les monoplans I-16.
  • Seconde phase (juillet-août) : Moscou envoie des pilotes chevronnés, vétérans de la guerre d’Espagne, et des renforts massifs. L’aviation soviétique abandonne le combat tournoyant (dogfight) au profit de l’attaque en piqué suivie d’un dégagement rapide, vole en formations par paires et quatuors, coordonnées par radio, et bombarde systématiquement les aérodromes japonais avec des SB-2. En août, sa supériorité numérique devient écrasante.
    Voici le tableau comparatif des forces aériennes en présence lors de la bataille de Khalkhin Gol en 1939, mettant en évidence les forces japonaises et soviétiques ainsi que leurs principaux chasseurs et bombardiers.
     
    Comparaison des forces en présence
     
    Critère  Empire du Japon (Aviation de l'Armée Impériale)  Union Soviétique (VVS & Aviation mongole)
    Commandant principal Général Kenji Doihara Général Iakov Smouchkevitch / Gueorgui Joukov
    Nombre d'avions engagés ~450 à 500 appareils (au pic des combats) ~800 à 900 appareils (au pic des combats)
    Chasseur principal Nakajima Ki-27 ("Nate") Polikarpov I-16 ("Rata") et Polikarpov I-15 / I-15bis
    Points forts des chasseurs Excellente maniabilité, pilotes très entraînés au dogfight. Robustesse, blindage, puissance de feu (canons/mitrailleuses lourdes), meilleure vitesse en piqué.
    Principaux bombardiers Mitsubishi Ki-21 ("Sally"), Fiat BR.20 Tupolev SB-2, Ilyushin DB-3
    Pertes estimées (avions) ~160 à 250 appareils détruits ~200 à 250 appareils détruits

     
Selon les tableaux de l’article, l’URSS perd environ 250 appareils (dont 208 au combat) et le Japon 162 (dont 88 au combat). Les Soviétiques effectuent plus de 20 000 sorties, contre environ 10 000 pour les Japonais. Le Japon gagne la guerre d’usure en termes de ratio, mais l’URSS remporte la victoire stratégique, car elle peut remplacer ses pertes alors que le Japon épuise ses ressources.
 Conséquences et évaluations
Le point de vue soviétique
Khalkhin Gol fut la première grande victoire de Joukov, qui y obtint son premier titre de Héros de l’Union soviétique. La campagne lui servit de laboratoire pour perfectionner la guerre mécanisée interarmes. Il en réappliqua les principes à Moscou en décembre 1941, puis à Stalingrad : fixer l’ennemi au centre et l’encercler par de puissantes attaques sur les ailes.
Les généraux Chtern et Smouchkevitch, également décorés, furent exécutés lors des purges de 1941. La campagne améliora la logistique de l’Armée rouge, mais les Soviétiques jugèrent le résultat décevant au regard de leur supériorité et critiquèrent un commandement médiocre  L’Armée rouge resta prudente en Extrême-Orient jusqu’en 1944.
Informé notamment par l’espion Richard Sorge à Tokyo que le Japon n’attaquerait pas la Sibérie, Staline put transférer ses divisions sibériennes vers le front de l’Ouest à l’hiver 1941 pour
défendre Moscou face à la Wehrmacht.
Le point de vue japonais
La doctrine japonaise des années 1930 reposait sur l’infanterie, censée surmonter tout désavantage matériel par son entraînement, son moral et sa « supériorité spirituelle ». L’assaut de nuit à la baïonnette en était l’outil privilégié.
Face aux blindés et à l’artillerie de masse, cette doctrine s’avéra inadaptée. Les chars soviétiques éclairaient le champ de bataille de leurs phares, l’artillerie japonaise était surclassée et les armes antichars insuffisantes, d’où l’emploi de cocktails Molotov et de mines. La logistique était fragile, et le refus culturel de la défensive provoqua un immense gâchis humain.
Des mesures suivirent : la production annuelle de chars passa de 500 à 1 200, le canon antichar Type 1 de 47 mm fut adopté et monté sur le Type 97 Shinhoto Chi-Ha, et une mission du général Yamashita partit étudier les méthodes allemandes. Mais l’industrie ne put suivre et les leçons furent mal intégrées.
a portée géopolitique
La défaite de Nomonhan, la résistance chinoise et le pacte germano-soviétique poussèrent Tokyo à abandonner l’expansion vers le Nord (Hokushin-ron), défendue par l’Armée de terre, qui visait la Sibérie. L’emporta l’option du Sud (Nanshin-ron), prônée par la Marine

Le Nanshin-ron, la « doctrine de l’expansion vers le Sud », est l’idée qu’un Japon pauvre en matières premières devait trouver son avenir vers le sud : en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique, plutôt qu’en Sibérie. Elle s’oppose au Hokushin-ron, l’« expansion vers le Nord », défendu par l’Armée de terre.

Les origines. L’idée naît à l’ère Meiji, à la fin du XIXe siècle. Des penseurs et des hommes d’affaires voient dans les « mers du Sud » (Nan’yō) un débouché naturel pour le commerce et l’émigration japonaise. Les premières étapes concrètes suivent :

  • 1895 : annexion de Taïwan, première colonie et « porte du Sud ».
  • 1919 : mandat sur les anciennes îles allemandes du Pacifique (Mariannes, Carolines, Marshall).

Une doctrine de la Marine. Le Nanshin-ron devient l’option de la Marine impériale, et pour cause : une expansion vers le sud justifiait une grande flotte et des budgets navals. L’Armée, elle, voyait l’ennemi principal en URSS et regardait vers le nord. En 1936, un document de politique nationale fixe les orientations de l’État. Faute de pouvoir choisir, il retient les deux directions, signe de la rivalité entre les deux armes.

Pourquoi le Sud l’emporte (1939-1941).

  • La défaite de Nomonhan (1939) discrédite l’option nordique : l’Armée rouge est trop forte.
  • Les victoires allemandes de 1940 laissent les colonies européennes presque sans défense. La France et les Pays-Bas sont vaincus, la Grande-Bretagne est assiégée. L’Indochine française, les Indes néerlandaises et la Malaisie britanniques semblent à portée de main.
  • Le besoin de pétrole est décisif. Le Japon importe alors environ 80 % de son pétrole des États-Unis, et les Indes néerlandaises (Bornéo, Sumatra) possèdent les gisements les plus proches.
  • Le pacte de neutralité avec l’URSS (avril 1941) sécurise les arrières.

La décision. En septembre 1940, le Japon occupe le nord de l’Indochine. En juin 1941, l’Allemagne attaque l’URSS, et le débat Nord/Sud se rouvre une dernière fois. La conférence impériale du 2 juillet 1941 tranche en faveur du Sud.

Fin juillet 1941, l’occupation du sud de l’Indochine provoque la riposte des États-Unis, de la Grande-Bretagne et des Pays-Bas : gel des avoirs japonais et embargo pétrolier. Avec moins de deux ans de réserves, Tokyo choisit la guerre. Le 7 décembre 1941, l’attaque de Pearl Harbor doit neutraliser la flotte américaine. Elle coïncide avec les invasions de la Malaisie et des Philippines. Les Indes néerlandaises tombent en mars 1942.

L’habillage idéologique. Le Nanshin-ron se présente alors sous le slogan de la « Sphère de coprospérité de la grande Asie orientale » (1940) : libérer l’Asie des colonisateurs blancs. En pratique, il s’agit d’une domination japonaise tournée vers l’exploitation des ressources.
 

Le lien avec Khalkhin Gol. Les deux options sont les deux faces d’une même décision. En fermant la porte du Nord, Joukov a indirectement orienté le Japon vers le Pacifique et le conflit avec les États-Unis. Cela a aussi permis à Staline de dégarnir la Sibérie pour défendre Moscou à l’hiver 1941.

 
 
: le pétrole et les matières premières de l’Asie du Sud-Est et des Indes néerlandaises, d’où l’attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941.
Le colonel Masanobu Tsuji, l’un des instigateurs de l’incident, devint l’un des plus ardents partisans de Pearl Harbor. Il reconnut que la puissance de feu soviétique l’avait dissuadé de prôner une attaque contre l’URSS en 1941. Cette humiliation fut un facteur décisif dans le choix japonais de s’étendre vers le Pacifique plutôt que vers la Sibérie.
   


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