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Le Lupercal
Le Lupercal du Palatin ou le Mythe, rite et controverse archéologique autour de la grotte de la louve
Les sources antiques
Les textes anciens fournissent des indications convergentes, mais jamais assez précises pour situer le Lupercal au mètre près.
Denys d’Halicarnasse
Contemporain d'Auguste, Denys d'Halicarnasse (Antiquités romaines I, 32, 5 et I, 79, 8) donne la description la plus détaillée. Il rapporte l'origine arcadienne du sanctuaire :
« Ils commencèrent par construire un temple à Pan Lycien, le plus ancien et le plus vénéré des dieux pour les Arcadiens, lorsqu'ils eurent trouvé l'endroit approprié. Les Romains l'appellent le Lupercal. […] À l'origine, nous dit-on, se trouvait une grande grotte voûtée sous la colline, près d'un bois dense ; une source profonde jaillissait des rochers, et la vallée, au pied du précipice, était ombragée par de grands arbres touffus. C'est en ce lieu qu'ils érigèrent un autel au dieu et accomplirent le sacrifice traditionnel que les Romains continuent d'offrir en février. »
Il décrit ensuite le lieu tel qu'on pouvait le voir de son temps :
« La forêt n'existe plus, mais la grotte d'où jaillit la source est encore visible, près du Palatin, sur la route menant au cirque. Tout près se trouve un enclos abritant une statue qui rappelle la légende : une louve allaitant deux nouveau-nés, figures de bronze d'une facture ancienne. »
Denys associe aussi le Lupercal au temple de la Victoire, qui couronnait le sommet sud-ouest du Palatin, et le situe au pied du Germalus, entre le Vélabre et le Cirque.
Varron et Plutarque
Varron (De lingua Latina VI, 34) explique le nom des Luperci par les rites célébrés « au Lupercal lors des Lupercales ». Il emploie le terme technique lustrare, qui suggère une purification rituelle circulaire de l'antique établissement palatin. Plutarque (Vie de Romulus 21, 4-5) parle de même d'une « course autour » (peridromè) et décrit le rite sanglant qui précédait la course.
Tite-Live et Ovide
Tite-Live (I, 5) rapporte la découverte des jumeaux par la louve et mentionne ailleurs (X, 23) la statue en bronze de la louve allaitant les jumeaux, placée au Lupercal en 296 av. J.-C. Ovide (Fastes II, 381-424) raconte le mythe et note qu'à son époque il ne restait plus que des traces du figuier Ruminal.
Velléius Paterculus et Servius
Velléius Paterculus (I, 15, 3) utilise le Lupercal comme repère pour situer un théâtre projeté en 154 av. J.-C. par le censeur C. Cassius Longinus : a Lupercali in Palatium versus, « depuis le Lupercal en direction du Palatin ». Le Lupercal se trouvait donc en contrebas de ce théâtre, lié aux jeux donnés devant le temple de la Grande Mère (Magna Mater). Le commentateur Servius (ad Aeneidem VIII, 90) situe quant à lui le Lupercal in Circo, expression généralement comprise comme « près du Cirque ».
Autres sources
Tacite (Annales XII, 24) décrit le pomerium primitif du Palatin, dont le tracé aide à reconstituer le parcours des Luperques. Pline l'Ancien évoque le figuier Ruminal, et saint Augustin rapporte que les Luperques montaient et descendaient la Voie sacrée. Au IVe siècle, les Catalogues régionaux, inventaires des monuments des quatorze régions de Rome, mentionnent encore le Lupercal dans la Regio X Palatium.
Le témoignage d’Auguste
Dans ses Res Gestae (chap. 19), Auguste range le Lupercal parmi les édifices qu'il a « faits » (feci), verbe qu'il réserve d'ordinaire aux constructions nouvelles, par opposition à refeci, « j'ai restauré ». Le sens architectural de cette affirmation reste ambigu, puisqu'il s'agit d'un sanctuaire bien plus ancien. L'historien Ronald Ridley a montré qu'Auguste cherchait systématiquement à associer son nom aux lieux les plus vénérables de Rome. Le Lupercal abritait alors plusieurs statues, dont le groupe en bronze de la louve et une statue de Drusus, membre de la famille impériale. Suétone (Augustus 31, 4) confirme en outre qu'Auguste réorganisa la fête des Lupercales.
IV. La topographie traditionnelle
Les sources convergent pour placer le Lupercal dans une zone assez restreinte, au pied sud-ouest du Palatin :
Filippo Coarelli a proposé de situer le Lupercal dans un triangle délimité par les Scalae Caci à l'est, le Vélabre ou le Vicus Tuscus à l'ouest, et le temple de la Grande Mère au nord ; la partie sud de ce triangle, vers le Cirque, est jugée la plus probable.
Dès la Renaissance, ce secteur a livré des vestiges évocateurs.
Vers 1526-1534, un nymphée troglodytique orné de coquillages et de pierres fut découvert au pied de l'angle sud-ouest du Palatin, et documenté par l'antiquaire Bartolomeo Marliani. Rodolfo Lanciani y voyait en 1897 le nymphée du Lupercal ; Christian Hülsen, en 1907, préférait y reconnaître le nymphée d'une riche demeure. P rès de l'église Sant'Anastasia, des chambres souterraines comportant une source, étudiées par Antonio da Sangallo le Jeune, ont aussi été proposées comme candidates, sans certitude : leur forme pourrait correspondre à des substructures soutenant les gradins du Cirque. Le géologue De Angelis d'Ossat a enfin suggéré que la grotte et sa source pérenne se trouvaient dans le lit de graviers du Palatin, à environ 8 mètres au-dessus du niveau de la mer. La découverte de 2007
Les circonstances
En janvier 2007, lors de travaux de consolidation des fondations de la Maison d'Auguste, qui montrait des signes d'effondrement, les ingénieurs effectuèrent des carottages sur le versant du Palatin. Une sonde révéla une cavité inconnue. Irene Iacopi, responsable des fouilles du Palatin pour la Surintendance archéologique de Rome, annonça la découverte, et les premières images furent rendues publiques le 20 novembre 2007.
Le témoignage de l’ingénieur Giorgio Croci
Le professeur Giorgio Croci, ingénieur spécialiste de la stabilité des monuments et consultant de l'UNESCO, dirigeait ces sondages. Il a raconté le moment de la découverte :
« L'ingénieur Russo m'a immédiatement appelé. Il criait comme un fou, mais de joie : “Venez vite, on l'a trouvée ! Elle regorge de mosaïques, de pierres, de couleurs, c'est une merveille !” Alors j'ai regardé, moi aussi. […] La grotte de la louve de Romulus et Rémus était là, à quinze mètres sous terre. »
Il a également décrit la méthode employée. Un câble à fibre optique, semblable à ceux de l'imagerie médicale, fut d'abord descendu dans le forage et révéla le dôme enfoui. Le trou fut ensuite élargi à 30 centimètres de diamètre, au niveau de la voûte effondrée, pour y descendre un scanner laser. Les centaines d'images obtenues furent recomposées par ordinateur, ce qui permit de restituer l'aspect de la salle et d'en mesurer les dimensions exactes. L'ingénieur estimait qu'un accès de 60 centimètres, suffisant pour qu'un homme puisse descendre, pouvait être ouvert en un mois environ.
Description de la salle
La salle est une rotonde voûtée, dont la coupole est ornée de motifs géométriques imitant un plafond à caissons, en stuc et en peinture, de mosaïques, de pierres ponces et de coquillages disposés en registres concentriques. Un aigle blanc occupe le sommet de la voûte. Une niche, peut-être une entrée, laisse supposer que la coupole reposait sur un tambour à parois verticales. L'exécution témoigne d'une grande habileté, comme il convient à un lieu de prestige. Un programme de fouilles portant sur environ 700 m² fut annoncé afin de localiser l'entrée de la salle.
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Les arguments en faveur du Lupercal
L'identification fut proposée presque immédiatement par Andrea Carandini, professeur à l'université La Sapienza de Rome et l'un des plus grands spécialistes de la Rome archaïque :
« Le fait que les pièces situées sous la Maison d'Auguste soient décorées avec un tel luxe, à une telle profondeur, et précisément à l'endroit indiqué par les sources, nous porte à croire qu'il s'agit du Lupercal. »
Le surintendant Angelo Bottini se déclara « presque certain » qu'il s'agissait de la grotte de la louve, et Irene Iacopi souligna que la structure souterraine était intégrée à un ensemble de constructions qui la respectaient et la décoraient selon le goût de l'époque. Les arguments avancés, développés ensuite par Carandini dans La Casa di Augusto (avec Daniela Bruno, 2008), sont les suivants.
L’hypothèse athénienne de Patrizio Pensabene
Patrizio Pensabene, spécialiste du Palatin qui a fouillé le temple de la Victoire, a proposé une lecture originale. Le Palatin aurait été aménagé sur le modèle de l'Acropole d'Athènes, au pied de laquelle se trouvait une grotte dédiée à Pan. Or Pan, pour les Romains, correspond à Faunus, le dieu des Lupercales. Le temple de la Victoire, construit en 294 av. J.-C. après les guerres samnites, jouerait le rôle du temple d'Athéna Victorieuse, et serait aligné avec la maison de Romulus et avec la grotte :
« Cette grotte pourrait être celle des Lupercales, non seulement en raison de la configuration du site, mais surtout de son emplacement. Le projet adopte une sorte de topographie religieuse qui imite celle d'Athènes. »
Pensabene rappelle que, d'après Tite-Live, le Lupercal fut réaménagé à cette même époque, avec l'installation de la louve de bronze. Ses fouilles ont livré, près du temple de la Victoire, des antéfixes ornées de satyres et un fragment de fronton montrant une femme portant une cruche, peut-être Rhéa Silvia surprise par Mars alors qu'elle puisait de l'eau. Il rappelle aussi que le versant ouest, sous le temple de la Magna Mater, avait déjà été fouillé sans succès dans les années 1930 à la recherche du Lupercal.
Les arguments contre
L'identification suscita immédiatement de vives critiques.
Adriano La Regina Ancien surintendant de l'archéologie de Rome (1976-2004), se déclara « certain » que ce n'était pas le Lupercal. Dans La Repubblica du 22 novembre 2007, il résumait sa position d'une formule : un événement sensationnel, mais Romulus et Rémus n'y sont pour rien. Ses arguments sont les suivants :
Fausto Zevi, Henner von Hesberg et Filippo Coarelli
Fausto Zevi, professeur à La Sapienza, jugea la structure typique d'un nymphée, fontaine monumentale ou grotte artificielle ornée. Henner von Hesberg, directeur de l'Institut archéologique allemand de Rome, contesta aussi l'identification pour des raisons topographiques et stylistiques. En février 2008, Filippo Coarelli affirma qu'il n'y avait « pas l'ombre d'une preuve » : selon lui, la salle était un nymphée des premières décennies de l'Empire, dont le décor ne correspond en rien à l'aspect de la grotte mythique connu par les descriptions anciennes.
L’analyse de Krešimir Vuković (2018)
L'article de Krešimir Vuković, publié en 2018 dans les Papers of the British School at Rome, constitue l'analyse universitaire la plus approfondie. Il relève notamment que :
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La localisation alternative
Plusieurs spécialistes, dont Coarelli, placent le véritable Lupercal plus bas et plus à l'ouest, près de l'actuelle piazza Sant'Anastasia et du Cirque Maxime, dans le secteur où fut découvert le nymphée de la Renaissance. Aucune de ces hypothèses n'est démontrée. Selon la littérature scientifique récente, la majorité des spécialistes considère que la salle découverte en 2007 n'est pas le Lupercal, même si ses partisans estiment que seule une fouille complète permettra de trancher.
La fête des Lupercales
Le Lupercal était le centre d'une fête annuelle, les Lupercales (Lupercalia), célébrée le 15 février. Ce mois de februarius tirait son nom des februa, les instruments de purification. Rites de purification et de fertilité, les Lupercales étaient desservies par les Luperci, répartis en deux collèges, les Luperci Quinctiales et les Luperci Fabiani, dont les noms rappellent les gentes Quinctia et Fabia ; Jules César y ajouta un temps un troisième collège, les Luperci Iulii. Recrutés parmi les jeunes patriciens sous la République, les Luperques le furent parmi les jeunes chevaliers à partir d'Auguste.
La fête se déroulait en plusieurs temps :
. Aux origines : l’hypothèse de la Déesse Louve voir cet article Italie Lupa capitolina La fin d un mythe
Certains auteurs voient dans ces mythes la réélaboration d'un culte plus archaïque, celui d'une Déesse Louve, grande mère nourricière, dont les prêtresses auraient été appelées lupae. Le mot désignera plus tard les prostituées de Rome, d'où le terme lupanar. Dans cette lecture, la louve du mythe aurait été, selon les versions rationalisantes déjà connues des Anciens, une simple femme, ou une prostituée : Tite-Live rapporte d'ailleurs que certains voyaient en Acca Larentia une lupa, une courtisane.
Ces interprétations s'inscrivent dans la lignée des travaux de Johann Jakob Bachofen, qui croyait discerner dans les mythes antiques la trace d'un matriarcat primitif. Elles doivent être considérées avec prudence : la théorie du matriarcat originel est aujourd'hui largement abandonnée par les historiens, et l'existence d'un culte italique de la prostitution sacrée n'est pas démontrée. Le double sens du mot lupa est en revanche bien attesté dans les textes.
Du Lupercal à Sainte-Anastasie : la thèse du premier Noël
À quelques dizaines de mètres de la salle découverte en 2007 s'élève la basilique Sainte-Anastasie, l'une des plus anciennes églises de Rome et la première construite sur le Palatin, face au Cirque. Elle fut fondée au IVe siècle ; la tradition la rattache à Anastasia, demi-sœur de l'empereur Constantin. Aux premiers siècles chrétiens, elle occupait un rang important, comme église liée à la cour impériale.
Dans La Casa di Augusto. Dai « Lupercalia » al Natale (2008), Andrea Carandini a proposé une thèse audacieuse : Noël aurait été célébré pour la première fois le 25 décembre dans cette église, construite pour christianiser un lieu chargé de mémoire païenne. Le Palatin aurait ainsi vu se succéder des naissances et des fondations, de Romulus à Auguste, puis au Christ. Angelo Bottini a jugé cette hypothèse « évocatrice et cohérente », tout en soulignant qu'il faudrait découvrir des structures du Lupercal sous l'église pour l'étayer.
« L'église fut construite pour christianiser ces lieux de culte païens. Il était tout à fait logique d'ériger une église à proximité. » (Andrea Carandini)
Quelques faits sont établis. La date du 25 décembre pour la naissance du Christ est attestée à Rome dans le calendrier de 354, qui renvoie à l'année 336. Elle coïncidait avec la fête du Soleil invaincu (Natalis Solis Invicti), associée à l'empereur Aurélien. À partir du Ve siècle, les papes célébrèrent régulièrement à Sainte-Anastasie la deuxième des trois messes de Noël, celle de l'aurore, entre la messe de la nuit à Sainte-Marie-Majeure et celle du jour à Saint-Pierre. Le concile de Nicée, en 325, ne fixa pas la date de Noël, mais celle de Pâques. L'idée d'une première messe de Noël célébrée à Sainte-Anastasie reste une hypothèse séduisante, non démontrée.
Certains auteurs, comme Paolo Casolari, vont plus loin et y voient une véritable substitution voulue par Constantin, la naissance du Christ dans la grotte de Bethléem venant recouvrir la mémoire de la grotte romaine des jumeaux. Ils s'étonnent aussi que le Lupercal demeure enfoui et que l'Église évoque peu ce passé. Ces interprétations relèvent de l'essai plus que de la démonstration historique, mais elles montrent la force symbolique que conserve ce lieu.
Conclusion. État actuel de la question
Le débat reste ouvert. La salle de 2007 est indéniablement une découverte importante : une rotonde impériale richement décorée, qui témoigne du faste des palais du Palatin. Ses partisans rappellent qu'une partie seulement en est connue, que l'absence de louve ne prouve rien et que son emplacement, entre le Cirque et le pied du Palatin, près du palais d'Auguste, reste cohérent avec l'idéologie augustéenne. Mais les objections accumulées par La Regina, Zevi, von Hesberg et Coarelli, puis synthétisées par Vuković, pèsent lourdement contre l'identification.
La formulation la plus prudente, et probablement la plus exacte, serait donc la suivante :
Le Lupercal est un sanctuaire connu par les textes, situé au pied sud-ouest du Palatin, près du Cirque Maxime et de l'actuelle église Sant'Anastasia. Sa localisation archéologique précise reste non démontrée. La salle découverte en 2007 sous le palais d'Auguste, bien qu'exceptionnelle, est plus probablement un nymphée impérial que le Lupercal lui-même. Seule une fouille complète permettrait de trancher définitivement.
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