Qui a Inventé la Poudre à canon

Article écrit par : Claude Balmefrezol

Mis en ligne le 24/08/2026 à 09:21:41



Qui a inventé la poudre à canon ?

 

Pendant des siècles, une légende tenace a circulé en Europe :
la poudre à canon aurait été inventée par un moine alchimiste allemand nommé Berthold Schwartz. Cette version, séduisante mais invraisemblable, a été démontée en 1874 par deux savants français, l'orientaliste Joseph Reinaud, membre de l'Institut et professeur d'arabe, et le capitaine d'artillerie Alphonse Favé, ancien élève de l'École polytechnique.
Ils ont publié un ouvrage, à Paris chez Dumaine, qui s'appuie sur des manuscrits arabes inédits et propose une histoire bien plus complexe  et bien plus intéressante de la naissance des armes à feu.
Il y a aussi un manuscrit arabe resté dans l'ombre  C 'est un document exceptionnel : un traité arabe richement enluminé, rédigé par un certain Nedjm-eddin Hassan al-Rammah (« le lancier »), mort en 1295. Ce manuscrit, transmis à Favé par Reinaud, décrit en détail la composition du feu grégeois et les instruments destinés à l'employer.
Reinaud en réalisa une traduction quasi complète . Ce fut un travail ardu, tant les termes techniques y sont transcrits de façon imparfaite.
Ce texte, recoupé avec un second traité anonyme mais similaire, ainsi qu'un ouvrage de pharmacologie le dictionnaire des substances minérales et végétales d'Ibn al-Baytar  a permis aux deux auteurs de reconstituer, preuves à l'appui, l'histoire des compositions incendiaires et de la poudre.
Le mot « baroud » : un faux indice

C'est l'armée française coloniale, en poste au Maghreb, qui a emprunté ce mot et lui a donné le sens de « combat », d'où les dérivés « barouder » et « baroudeur ». Le mot baroud a été emprunté par l'armée française coloniale en poste dans le Maghreb à l'arabe بارود /bārūd/ « poudre à canon », et les militaires lui ont donné le sens de « combat ». Aujourd'hui, il ne subsiste guère en français que dans l'expression « baroud d'honneur » (le dernier combat, perdu d'avance, mené pour l'honneur).

Petite précision amusante : le même mot arabe a été emprunté par d'autres langues qui, elles, ont gardé le sens original de « poudre à canon » — le turc barut, le persan barut, l'hindi bārūda, ou encore le swahili barudi.

Quant à l'origine du mot arabe lui-même, elle est débattue : certains y voient une origine berbère (chleuh), d'autres une origine araméenne, mais l'hypothèse la plus probable est une origine grecque, via πυρίτης (pyritès) — un mot lié au feu, ce qui colle bien avec le sens de « poudre explosive

Une première clarification s'imposait. Le mot baroud, qui désigne aujourd'hui la poudre à canon chez les Arabes, les Persans et les Turcs, avait autrefois un tout autre sens : celui de salpêtre  comme le confirme l'épithète « blanc » qui lui était accolée.
Certains historiens, dont Casiri, avaient cru, en trouvant ce mot dans des textes arabes du XIIIe siècle, que la poudre à canon y était déjà connue. C'était une erreur de lecture : au temps de Hassan al-Rammah, à la fin du XIIIe siècle, le terme désignait encore uniquement le salpêtre
Et on apprend que les Arabes  maîtrisaient le salpêtre sans faire détoner la poudre
Les Arabes du XIIIe siècle connaissaient et utilisaient un grand nombre de compositions à base de salpêtre, de soufre et de charbon  les fameux « volants », substances capables de se mouvoir en brûlant, dans des proportions parfois très proches de celles de la poudre moderne. Mais ces mélanges ne détonaient pas : ils fusaient simplement, sans explosion.

« Volants » est le terme employé par les Arabes du XIIIe siècle (et repris par Reinaud et Favé dans leur traduction) pour désigner des mélanges pyrotechniques capables de se propulser eux-mêmes en brûlant  l'ancêtre de la fusée ou du pétard, en quelque sorte, mais pas de la balle de fusil.
Pourquoi ce nom ?
Le mot vient du fait que ces compositions volent, c'est-à-dire qu'elles se déplacent dans les airs sous l'effet de leur propre combustion — un peu comme une fusée d'artifice moderne qui file en l'air en crachant des flammes, sans qu'on ait besoin de la lancer.
La distinction essentielle du texte
C'est là que se trouve toute la nuance du raisonnement de Reinaud et Favé :
Un « volant » = le mélange brûle progressivement à une extrémité, produit un jet de gaz et de flammes, et avance en fusant — un peu comme une fusée. C'est un phénomène de combustion rapide, pas d'explosion.
La poudre à canon = le mélange brûle si vite et de façon si confinée qu'il produit une détonation — une explosion brutale et quasi instantanée, capable de projeter violemment un objet (le boulet) placé devant elle dans un tube.
Ce que ça change concrètement
Les « volants » pouvaient servir à propulser un objet léger attaché à eux (comme une fusée d'artifice ou une flèche incendiaire munie d'un tube de poudre), mais ils ne pouvaient pas générer la surpression brutale nécessaire pour tirer un projectile lourd placé devant eux dans un canon.
C'est exactement l'argument des auteurs : les Arabes savaient fabriquer des mélanges salpêtre-soufre-charbon très proches chimiquement de la poudre moderne, ils savaient même les faire « voler », mais leur salpêtre mal purifié (chargé de sel marin) empêchait la détonation franche — donc l'usage en tant qu'arme à feu propulsive, au sens propre du canon, leur échappait encore
.


La raison en est purement chimique : le salpêtre employé par les Arabes contenait du sel marin et d'autres impuretés qui ralentissaient la combustion. Le phénomène de détonation, bien que parfois observé accidentellement, était en réalité ce que l'on cherchait à éviter dans ces préparations, non à provoquer.
Autrement dit, les Arabes disposaient de la matière première explosive sans en avoir découvert  ni même recherché  l'usage propulsif.
Passon à une autre armé terrifiante le Feu grégeois 
Le feu grégeois, une autre histoire

Le feu Grégeois est une arme incendiaire redoutée du Moyen Âge, utilisée notamment par les Byzantins (d'où le nom « grégeois », c'est-à-dire « grec »). Elle était projetée liquide et enflammée — souvent décrite comme brûlant même au contact de l'eau — via des tubes ou des engins de siège, semant la terreur chez les assiégés et les marins adverses.

Ce que dit le texte sur ce point précis

Le document insiste sur une distinction essentielle, qui est justement le cœur de l'argumentation de Reinaud et Favé : il ne faut pas confondre le feu grégeois avec la poudre à canon. Ce sont deux technologies différentes :

  • Le feu grégeois = une composition incendiaire (à base de naphte, soufre, résines, etc.), qui brûle mais ne propulse pas de projectile par explosion.
  • La poudre à canon = une composition détonante (salpêtre + soufre + charbon), qui elle sert à propulser un projectile.

 


 

Il faut se garder de confondre le feu grégeois et la poudre à canon. Le nom même de « feu grégeois », omniprésent chez les auteurs occidentaux n'apparaît jamais dans les textes arabes.
Le passage de Joinville, qui décrit une arme « faisant tel bruit à venir qu'il semblait que ce fust foudre qui cheust du ciel », pourrait toutefois témoigner d'une amélioration des compositions salpêtrées à cette époque : c'est peut-être au début du XIIIe siècle que fut introduit l'usage de la cendre pour purifier le salpêtre.
Reinaud et Favé consacrent un chapitre entier à l'énigmatique Marcus Græcus, auteur du Liber ignium ad comburendos hostes (« Livre des feux pour brûler les ennemis »)
Le Liber ignium ad comburendos hostes (« Le livre des feux pour brûler les ennemis ») est un traité de pyrotechnie du XIIIe siècle attribué à Marcus Graecus, qui rassemble 35 recettes d'armes incendiaires, dont la poudre à canon, le feu grégeois et l'eau-de-vie. 
Contenu du traité
Poudre à canon : l'une des premières formules en latin.
  • Feu grégeois : description de la célèbre substance.
  • Artillerie : fabrication de fusées et de pétards.
  • Chimie : distillation de l'eau ardente et salpêtre.
    auteur
  • Identité incertaine : Marcus Graecus (Marc le Grec) est un personnage dont l'existence historique réelle est discutée par les historiens.
  • Origine du texte : compilation de savoirs techniques orientaux et byzantins traduite ou adaptée en Occident au Moyen Âge. 

 En comparant sa méthode de préparation du salpêtre à celle de Hassan al-Rammah, ils établissent que Marcus est bien antérieur à la fin du XIIIe siècle — tout en notant que son texte, dans sa forme actuelle, emprunte des termes arabes et suit donc chronologiquement les premiers travaux de chimie arabe.
Aux sources de l'alchimie arabe
Pour dater précisément ces échanges, les auteurs remontent aux origines de l'alchimie arabe, dont les premiers essais datent du Ier siècle de l'hégire (VIIe siècle de notre ère).
Ils citent deux figures clés :
Khaled, fils du calife Yezid, mort en 704,
Geber Abou-Moussa-Djâber ben Hayan , considéré comme le père de la chimie arabe, contemporain de l'imam Djafar (mort en 765).
Cette datation permet aux auteurs de corriger une erreur de l'historien de la chimie Ferdinand Hoefer, qui situait Marcus Græcus à une époque erronée et lui attribuait à tort la mention du salpêtre dans les écrits de Geber.
Et la Chine, dans tout cela ?
Une thèse répandue voulait que la Chine ait connu la poudre à canon « de toute antiquité » et l'ait transmise aux Arabes puis aux Occidentaux
Reinaud et Favé rejettent fermement cete idée
Aucun traité chinois sur les « feux de guerre » antérieur au XIIIe siècle ne nous est parvenu, et tout ce que l'on sait de la pyrotechnie chinoise ancienne provient d'auteurs européens principalement des missionnaires catholiques peu au fait des questions militaires et peu soucieux de dater leurs sources.
Les expressions arabes et persanes désignant le salpêtre comme  neige de Chine  et ou  sel de Chine laissent certes penser que la connaissance de cette substance vint de Chine.

« Neige de Chine » et « sel de Chine » ne sont pas deux substances différentes — ce sont deux traductions possibles d'un même terme désignant le salpêtre (nitrate de potassium, KNO₃), l'ingrédient clé de la poudre à canon, dans les textes arabes et persans médiévaux.

D'où vient cette expression ?

Le salpêtre se forme naturellement par efflorescence : dans les sols riches en matières organiques, les sels remontent à la surface par capillarité et, en séchant, laissent un dépôt blanchâtre qui rappelle une fine couche de neige ou de givre au sol. On relève en effet dans les écrits arabes que le salpêtre est souvent désigné sous le nom de neige de Chine ou sous celui de sel chinois.

Pourquoi « de Chine » ?

C'est le point important, et celui que votre texte relève : cette appellation semble indiquer que la connaissance de ce sel et de ses propriétés comburantes s'est propagée à partir de la Chine vers le monde arabo-persan. C'est d'ailleurs un indice largement cité dans l'historiographie : les techniques de fabrication de la poudre auraient été transmises au monde arabo-perse entre le VIIIe et le IXe siècle, et en 1240, un ouvrage arabe de formules médicinales mentionne la poudre noire, où le salpêtre est alors appelé « neige de Chine ».

Le rôle de cet indice dans le raisonnement de Reinaud et Favé

C'est exactement l'usage qu'en font Reinaud et Favé dans le document : ils s'appuient sur ce nom pour admettre que la matière première (le salpêtre) est probablement venue de Chine, tout en réfutant l'idée que les Chinois auraient également découvert son usage propulsif — un nom d'origine ne prouvant pas, à leurs yeux, la maîtrise de l'usage militaire.


Mais rien n'indique que les Chinois en aient exploité la force projective :
au milieu du XIIIe siècle, ils restaient même en retard sur les Arabes et les Occidentaux dans la construction des machines de guerre destinées à lancer des projectiles.
Où fut donc vraiment inventée la poudre à canon ?
Le raisonnement des deux auteurs suit une logique d'élimination rigoureuse.
Hassan al-Rammah, mort en 1295, ignorait encore l'usage propulsif de la poudre.
Un autre traité arabe, rédigé en 1311, n'est pas plus avancé sur ce point.
Or, quelques années à peine après cette date, la poudre à canon est déjà employée en Europe.
La conclusion s'impose : ce n'est pas chez les Arabes que fut découverte la force propulsive de la poudre.
Reinaud et Favé situent cette découverte dans les régions s'étendant de la Hongrie jusqu'aux bouches du Danube.
Un indice vient étayer cette hypothèse : un manuscrit latin de la Bibliothèque royale (n° 7239), rédigé par un Italien vers 1295, décrit de nombreuses compositions incendiaires employées à la guerre en même temps que la poudre à canon  atteste même son usage dans les mines, à une date plus ancienne que celle généralement retenue pour cette application.
Autrement dit : la poudre à canon ne serait pas née d'une invention isolée, mais du prolongement naturel des progrès accomplis dans l'art des compositions incendiaires, dans une région d'Europe centrale et orientale particulièrement active en la matière à la fin du XIIIe siècle.
Le feu grégeois et la poudre : une coexistence, pas une succession
Dernier point, et non des moindres : l'arrivée de la poudre à canon en Occident n'a pas immédiatement supplanté le feu grégeois — bien au contraire. Jusqu'alors, les mentalités religieuses et chevaleresques assimilaient le feu grégeois à un art magique et à un moyen de guerre déloyal, ce qui en freinait l'usage. Une fois la poudre à canon admise parmi les moyens légitimes d'attaque et de défense, cette réticence morale perdit sa raison d'être : le feu grégeois put alors se déployer pleinement, aux côtés de la nouvelle arme.
Ce qu'il faut retenir
L'enquête de Reinaud et Favé, fondée sur des sources arabes inédites autant que sur les textes occidentaux, aboutit à une conclusion nuancée : la poudre à canon n'a pas d'inventeur unique ni de « moment eurêka ». Les Arabes maîtrisaient dès le XIIIe siècle les compositions salpêtrées, sans en tirer d'usage propulsif. Les Chinois connaissaient peut-être le salpêtre de longue date, sans en découvrir la force projective. C'est vraisemblablement en Europe centrale, dans le sillage des progrès de la pyrotechnie de guerre, que la détonation fut mise, la première, au service du tir — quelques années seulement avant que les canons ne fassent leur apparition sur les champs de bataille européens.
Quant à Berthold Schwartz, le moine alchimiste auquel la légende attribuait tout le mérite de l'invention : il n'apparaît nulle part dans cette histoire — et pour cause, rien ne prouve qu'il ait jamais existé.
D
   


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