|
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||
Pendant des siècles, une légende tenace a circulé en Europe :
la poudre à canon aurait été inventée par un moine alchimiste allemand nommé Berthold Schwartz. Cette version, séduisante mais invraisemblable, a été démontée en 1874 par deux savants français, l'orientaliste Joseph Reinaud, membre de l'Institut et professeur d'arabe, et le capitaine d'artillerie Alphonse Favé, ancien élève de l'École polytechnique. Ils ont publié un ouvrage, à Paris chez Dumaine, qui s'appuie sur des manuscrits arabes inédits et propose une histoire bien plus complexe et bien plus intéressante de la naissance des armes à feu. Il y a aussi un manuscrit arabe resté dans l'ombre C 'est un document exceptionnel : un traité arabe richement enluminé, rédigé par un certain Nedjm-eddin Hassan al-Rammah (« le lancier »), mort en 1295. Ce manuscrit, transmis à Favé par Reinaud, décrit en détail la composition du feu grégeois et les instruments destinés à l'employer.
Reinaud en réalisa une traduction quasi complète . Ce fut un travail ardu, tant les termes techniques y sont transcrits de façon imparfaite. Ce texte, recoupé avec un second traité anonyme mais similaire, ainsi qu'un ouvrage de pharmacologie le dictionnaire des substances minérales et végétales d'Ibn al-Baytar a permis aux deux auteurs de reconstituer, preuves à l'appui, l'histoire des compositions incendiaires et de la poudre.
Le mot « baroud » : un faux indice
Une première clarification s'imposait. Le mot baroud, qui désigne aujourd'hui la poudre à canon chez les Arabes, les Persans et les Turcs, avait autrefois un tout autre sens : celui de salpêtre comme le confirme l'épithète « blanc » qui lui était accolée.
Certains historiens, dont Casiri, avaient cru, en trouvant ce mot dans des textes arabes du XIIIe siècle, que la poudre à canon y était déjà connue. C'était une erreur de lecture : au temps de Hassan al-Rammah, à la fin du XIIIe siècle, le terme désignait encore uniquement le salpêtre Et on apprend que les Arabes maîtrisaient le salpêtre sans faire détoner la poudre Les Arabes du XIIIe siècle connaissaient et utilisaient un grand nombre de compositions à base de salpêtre, de soufre et de charbon les fameux « volants », substances capables de se mouvoir en brûlant, dans des proportions parfois très proches de celles de la poudre moderne. Mais ces mélanges ne détonaient pas : ils fusaient simplement, sans explosion.
La raison en est purement chimique : le salpêtre employé par les Arabes contenait du sel marin et d'autres impuretés qui ralentissaient la combustion. Le phénomène de détonation, bien que parfois observé accidentellement, était en réalité ce que l'on cherchait à éviter dans ces préparations, non à provoquer. Autrement dit, les Arabes disposaient de la matière première explosive sans en avoir découvert ni même recherché l'usage propulsif.
Passon à une autre armé terrifiante le Feu grégeois Le feu grégeois, une autre histoire
Il faut se garder de confondre le feu grégeois et la poudre à canon. Le nom même de « feu grégeois », omniprésent chez les auteurs occidentaux n'apparaît jamais dans les textes arabes.
Le passage de Joinville, qui décrit une arme « faisant tel bruit à venir qu'il semblait que ce fust foudre qui cheust du ciel », pourrait toutefois témoigner d'une amélioration des compositions salpêtrées à cette époque : c'est peut-être au début du XIIIe siècle que fut introduit l'usage de la cendre pour purifier le salpêtre. Reinaud et Favé consacrent un chapitre entier à l'énigmatique Marcus Græcus, auteur du Liber ignium ad comburendos hostes (« Livre des feux pour brûler les ennemis »)
En comparant sa méthode de préparation du salpêtre à celle de Hassan al-Rammah, ils établissent que Marcus est bien antérieur à la fin du XIIIe siècle — tout en notant que son texte, dans sa forme actuelle, emprunte des termes arabes et suit donc chronologiquement les premiers travaux de chimie arabe. Aux sources de l'alchimie arabe
Pour dater précisément ces échanges, les auteurs remontent aux origines de l'alchimie arabe, dont les premiers essais datent du Ier siècle de l'hégire (VIIe siècle de notre ère).
Ils citent deux figures clés : Khaled, fils du calife Yezid, mort en 704, Geber Abou-Moussa-Djâber ben Hayan , considéré comme le père de la chimie arabe, contemporain de l'imam Djafar (mort en 765). Cette datation permet aux auteurs de corriger une erreur de l'historien de la chimie Ferdinand Hoefer, qui situait Marcus Græcus à une époque erronée et lui attribuait à tort la mention du salpêtre dans les écrits de Geber.
Et la Chine, dans tout cela ?
Une thèse répandue voulait que la Chine ait connu la poudre à canon « de toute antiquité » et l'ait transmise aux Arabes puis aux Occidentaux
Reinaud et Favé rejettent fermement cete idée Aucun traité chinois sur les « feux de guerre » antérieur au XIIIe siècle ne nous est parvenu, et tout ce que l'on sait de la pyrotechnie chinoise ancienne provient d'auteurs européens principalement des missionnaires catholiques peu au fait des questions militaires et peu soucieux de dater leurs sources. Les expressions arabes et persanes désignant le salpêtre comme neige de Chine et ou sel de Chine laissent certes penser que la connaissance de cette substance vint de Chine.
Mais rien n'indique que les Chinois en aient exploité la force projective : au milieu du XIIIe siècle, ils restaient même en retard sur les Arabes et les Occidentaux dans la construction des machines de guerre destinées à lancer des projectiles. Où fut donc vraiment inventée la poudre à canon ?
Le raisonnement des deux auteurs suit une logique d'élimination rigoureuse.
Hassan al-Rammah, mort en 1295, ignorait encore l'usage propulsif de la poudre. Un autre traité arabe, rédigé en 1311, n'est pas plus avancé sur ce point. Or, quelques années à peine après cette date, la poudre à canon est déjà employée en Europe. La conclusion s'impose : ce n'est pas chez les Arabes que fut découverte la force propulsive de la poudre.
Reinaud et Favé situent cette découverte dans les régions s'étendant de la Hongrie jusqu'aux bouches du Danube. Un indice vient étayer cette hypothèse : un manuscrit latin de la Bibliothèque royale (n° 7239), rédigé par un Italien vers 1295, décrit de nombreuses compositions incendiaires employées à la guerre en même temps que la poudre à canon atteste même son usage dans les mines, à une date plus ancienne que celle généralement retenue pour cette application. Autrement dit : la poudre à canon ne serait pas née d'une invention isolée, mais du prolongement naturel des progrès accomplis dans l'art des compositions incendiaires, dans une région d'Europe centrale et orientale particulièrement active en la matière à la fin du XIIIe siècle. Le feu grégeois et la poudre : une coexistence, pas une succession
Dernier point, et non des moindres : l'arrivée de la poudre à canon en Occident n'a pas immédiatement supplanté le feu grégeois — bien au contraire. Jusqu'alors, les mentalités religieuses et chevaleresques assimilaient le feu grégeois à un art magique et à un moyen de guerre déloyal, ce qui en freinait l'usage. Une fois la poudre à canon admise parmi les moyens légitimes d'attaque et de défense, cette réticence morale perdit sa raison d'être : le feu grégeois put alors se déployer pleinement, aux côtés de la nouvelle arme.
Ce qu'il faut retenir
L'enquête de Reinaud et Favé, fondée sur des sources arabes inédites autant que sur les textes occidentaux, aboutit à une conclusion nuancée : la poudre à canon n'a pas d'inventeur unique ni de « moment eurêka ». Les Arabes maîtrisaient dès le XIIIe siècle les compositions salpêtrées, sans en tirer d'usage propulsif. Les Chinois connaissaient peut-être le salpêtre de longue date, sans en découvrir la force projective. C'est vraisemblablement en Europe centrale, dans le sillage des progrès de la pyrotechnie de guerre, que la détonation fut mise, la première, au service du tir — quelques années seulement avant que les canons ne fassent leur apparition sur les champs de bataille européens.
Quant à Berthold Schwartz, le moine alchimiste auquel la légende attribuait tout le mérite de l'invention : il n'apparaît nulle part dans cette histoire — et pour cause, rien ne prouve qu'il ait jamais existé.
D |
|
Droit d’auteur La plupart des photographies publiées sur ce site sont la propriété exclusive de © Claude Balmefrezol Elles peuvent être reproduites pour une utilisation personnelle, mais l’autorisation préalable de leur auteur est nécessaire pour être exploitées dans un autre cadre (site web publications etc) Les sources des autres documents et illustrations sont mentionnées quand elles sont connues. Si une de ces pièces est protégée et que sa présence dans ces pages pose problème, elle sera retirée sur simple demande. Principaux Collaborateurs:
Nb
de visiteurs:9613801 Nb
de visiteurs aujourd'hui:2745 Nb
de connectés:59
| |||||||||||||||||||||||||||||||||||