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Définition et Origines
La fonction première : protéger le canon
Une tape de bouche est un bouchon destiné à fermer la gueule d'une pièce d'artillerie — canon, obusier ou pièce de pont — afin de la protéger de l'humidité, des embruns et des paquets de mer qui ravagent les côtes françaises de la Méditerranée à l'Atlantique. Fabriquée à l'origine en bois tourné ou en liège, elle est vissée ou encastrée dans l'âme du canon entre chaque usage.
À l'époque des vaisseaux de ligne — du XVIIe au début du XIXe siècle — les canons étaient rentrés à bord par les sabords après chaque salve, ce qui les protégeait naturellement des intempéries. Avec l'apparition des tourelles blindées pivotantes dans la seconde moitié du XIXe siècle, les canons dépassent en permanence de la coque : ils sont dès lors directement exposés aux éléments, et la tape de bouche devient indispensable.
Le lien avec les galères
L'étymologie populaire de la tape de bouche remonte aux galères de l'Ancien Régime. Lorsque le garde-chiourme voulait augmenter la cadence de nage, les rameurs enchaînés à leurs bancs serraient entre les dents un disque de bois — une « tape » — pour endurer l'effort et la douleur en silence, sans couvrir de leurs cris les ordres des officiers. Ce geste des forçats a laissé son nom à l'objet naval.
Bien que cette étymologie soit davantage légendaire que documentée, elle illustre parfaitement la charge symbolique que porte la tape de bouche dans la tradition maritime française : la souffrance endurée, le silence du soldat, la discipline au service de la mer.
Évolution de l'Objet Du Bouchon à l'Emblème
La tape fonctionnelle (XIXe siècle)
À la fin du XIXe siècle, lorsque l'artillerie est définitivement installée sur le pont supérieur des navires de guerre, les arsenaux de Toulon, Brest, Cherbourg et Lorient fabriquent des tapes en bois tourné, rondes et filetées sur la tranche, vissées directement sur la gueule des canons en fonte. Ces premières tapes sont des pièces purement utilitaires, sans décoration particulière.
Rapidement, les ateliers des arsenaux les Ateliers centraux de la flotte (ACF), créés à la fin du XIXe siècle commencent à orner la face visible de la tape d'une plaque métallique gravée aux armes ou au blason du bâtiment. Chaque navire possède ainsi sa tape distincte, qui lui appartient en propre.
La tape décorative et symbolique (XXe siècle)
Au fil du XXe siècle, la tape de bouche se détache progressivement de sa fonction première. Dans les marines contemporaines, à la mer, la tape est remplacée par un bouchon de caoutchouc ou un manchon de toile étanche, plus pratique et plus résistant. La tape traditionnelle n'est plus utilisée qu'en escale ou dans un but décoratif, ornée du motif symbolique du bâtiment. Par extension, on appelle désormais « tape de bouche » l'article décoratif constitué d'une plaque de métal — le médaillon — représentant le blason ou le motif symbolique d'une unité, montée sur un support de bois rond à l'image des anciennes tapes de canon. Dans la Marine nationale, pratiquement tous les bâtiments et la plupart des unités à terre possèdent leur propre tape de bouche.
La Tradition de la Tape de Bouche
C 'est un objet propre à chaque bâtiment car dans la Marine nationale française, chaque bâtiment du porte-avions Charles de Gaulle au plus humble patrouilleur de surveillance maritime possède sa propre tape de bouche, gravée à ses armes. Cette règle s'applique même aux unités qui ne portent aucune artillerie : les sous-marins nucléaires d'attaque, les sous-marins lanceurs d'engins, les bâtiments de commandement ont tous leur tape symbolique.
Certains bâtiments possèdent plusieurs tapes : une tape « d'escale » déposée sur la passerelle ou dans le carré des officiers, une tape « de cérémonie » conservée dans le coffre du commandant, et des tapes « de tradition » offertes aux visiteurs officiels ou aux équipages frères.
Les occasions de remise
La tape de bouche est le cadeau de tradition par excellence de la Marine nationale. Elle est remise dans des circonstances précises, chacune revêtant une signification particulière dans la vie du marin.
Les tapes de bouche célèbres
Parmi les tapes les plus recherchées des collectionneurs figurent celles des grands bâtiments de la Marine nationale du XXe siècle. La tape de la Jeanne d'Arc — le porte-hélicoptères école qui forma des générations d'officiers de marine de 1964 à 2010 — est particulièrement prisée. Celles du Clemenceau et du Foch, porte-avions de la guerre froide, sont devenues des pièces de collection rares depuis leur désarmement.
Les tapes de bouche des sous-marins nucléaires portent souvent des blasons à l'iconographie guerrière et maritime : requins, tridents, éclairs, étoiles — rappelant la mission de dissuasion et le silence des équipages. Les tapes des frégates anti-sous-marines et des escorteurs d'escadre reflètent la longue tradition des forces de haute mer.
La Fabrication Un Art Artisanal Les Ateliers centraux de la flotte Historiquement, les tapes de bouche étaient fabriquées par les Ateliers centraux de la flotte (ACF), fondés à la fin du XIXe siècle dans les grands ports militaires. Ces ateliers assuraient l'entretien des navires et produisaient également les insignes, médaillons et pièces de bronze de la flotte. Le personnel, composé jusqu'en 1929 d'ouvriers militaires puis de marins de direction de port, maîtrisait la fonderie, le planage des tôles et le martelage.
Aujourd'hui, la fabrication est assurée par des fonderies civiles spécialisées — les Bronzes de Mohon à Charleville-Mézières, la société FIA à Lyon (qui a inventé et breveté la coupelle argentée pour la Marine nationale en 1962), ou des artisans comme AHK — qui travaillent en collaboration avec les unités navales pour créer ou renouveler leurs tapes.
Le processus de fabrication
La fabrication d'une tape de bouche de qualité se déroule en plusieurs étapes distinctes. Le dessin des armoiries ou du blason est d'abord réalisé par un graphiste ou un héraldiste naval, en concertation avec le commandant de bord et le service des traditions. Ce dessin sert de modèle pour la gravure ou la fonte.
Le médaillon est ensuite coulé ou estampé dans du bronze ou du cuivre. La pièce est polie, patinée — pour obtenir la teinte dorée caractéristique — puis vernie pour protéger le métal de l'oxydation marine. Elle est enfin fixée sur son support de bois rond, teinté ou laqué, par des vis dissimulées ou apparentes selon les traditions de l'unité.
La Collection de Tapes de Bouche
Les tapes de bouche anciennes font l'objet d'un marché de collection actif, notamment en France, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, pays de grande tradition navale. Les pièces les plus recherchées sont celles de navires désarmés depuis longtemps, dont les séries étaient limitées. Certaines tapes de la Royal Navy ou de la Marine Françaisee atteignent des prix très élevés chez les antiquaires et lors des ventes aux enchères spécialisées.
Des événements comme les Fêtes maritimes donnent lieu à l'édition de tapes de bouche commémoratives numérotées, à tirage limité, très prisées des collectionneurs. La tape de Brest 1996, numérotée sur 1 950 exemplaires et fabriquée par les Bronzes de Mohon, illustre ce phénomène.
Comment acquérir une tape de bouche
Pour les tapes de bâtiments en service, il est possible de s'adresser directement au commissaire de l'unité concernée, qui peut en autoriser la vente ou l'attribution. Les coopératives de bord de chaque bâtiment le « foyer du marin » commercialisent parfois les tapes au profit des œuvres sociales de l'équipage.
Pour les tapes de bâtiments désarmés, il faut se tourner vers les associations d'anciens marins, les brocanteurs spécialisés en objets militaires, et les sites de vente en ligne. Le « Dépôt des Équipages » est l'une des sources réputées pour les pièces de collection navales françaises.
Principaux fabricants français de tapes de bouche
Bronzes de Mohon (Charleville-Mézières) — fonderie artisanale, référence historique
FIA — Fabricant d'insignes (Lyon) — inventeur de la coupelle argentée (1962) AHK Productions — créateur de tapes sur-mesure depuis 1994 Ateliers centraux de la flotte (ACF) — Toulon, Brest, Cherbourg, Lorient (production historique) Les Tapes de Bouche dans les Marines Étrangères La tradition de la tape de bouche dépasse largement les frontières françaises. La Royal Navy britannique possède une tradition similaire, avec ses « muzzle plugs » ou « gun tampions », généralement peints aux couleurs de l'unité. La Marine américaine (US Navy) pratique également l'usage des « tampions », souvent ornés de l'aigle fédéral et des couleurs du bâtiment.
Les marines scandinaves, néerlandaise et italienne maintiennent des traditions comparables, et des échanges de tapes de bouche ont lieu lors des visites diplomatiques entre bâtiments de différentes nationalités — une forme de diplomatie navale silencieuse qui scelle les liens entre marines alliées. Les tapes de la Marine nationale française sont reconnues parmi les plus belles du monde par les collectionneurs internationaux, grâce à la qualité de leurs bronzes et à la richesse de leur héraldique.Conclusion — Un Symbole Vivant
Née d'une nécessité technique — protéger l'âme d'un canon des embruns de la Méditerranée ou de l'Atlantique — la tape de bouche est devenue au fil des siècles l'un des symboles les plus forts de la tradition navale française. Elle porte en elle l'histoire d'un bâtiment, la mémoire de ses équipages, et la fierté d'appartenir à une institution dont les racines plongent dans les galères de Colbert et les vaisseaux de Suffren.
Objet à la fois fonctionnel et artistique, militaire et symbolique, la tape de bouche incarne ce paradoxe propre à la marine de guerre : la beauté au service de la force, l'art artisanal au service du combat. Aujourd'hui encore, quand un équipage débarque après de longs mois en mer et qu'on lui remet solennellement la tape de son bâtiment, c'est toute cette histoire qui passe de main en main.
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