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France Blindés artillerie Nom de Baptème des Engins
Article écrit par :
Claude Balmefrezol
Mis en ligne le
28/04/2026 à 14:10:41
La tradition française : les chars et leurs noms de baptême
La France possède l'une des traditions les plus originales et les plus anciennes en matière de nommage de chars de combat. Contrairement aux Britanniques qui nomment leurs chars par séries entières d'après des généraux ou des références historiques, ou aux Américains qui adoptèrent progressivement cette pratique, la France développa dès la Première Guerre mondiale une tradition unique : donner à chaque char individuellement un nom de baptême, à la manière dont on nomme un être humain ou un navire de guerre.
Les Blindés
Les origines la Première Guerre mondiale
Cette tradition remonte aux tous premiers chars français, apparus sur le champ de bataille en 1917. Les équipages des Schneider CA1 et des Saint-Chamond, puis des Renault FT, prirent spontanément l'habitude de donner des noms à leurs machines, suivant une coutume déjà bien établie dans la marine française où chaque navire porte un nom propre.
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Ces premiers noms reflétaient l'esprit combatif et parfois espiègle des équipages :
Des noms évoquant la puissance et la victoire : Vengeur, Terrible, Intrépide, Indomptable
Des noms de personnages historiques : Jeanne d'Arc, Bayard, Du Guesclin
Des noms géographiques : Verdun, Marne, Argonne
Des noms poétiques ou humoristiques : Mignonne, Coquette, Poilu
Le Renault FT, char révolutionnaire produit à plus de 3 000 exemplaires, fut le premier char à être systématiquement nommé. Chaque machine recevait un nom peint sur sa tourelle ou sa caisse, créant un lien affectif entre l'équipage et son char.
L'entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale
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Durant l'entre-deux-guerres, la France maintint et formalisa cette tradition. Les chars des nouvelles générations Char B1, Hotchkiss H35, Somua S35, FCM 36 reçurent tous des noms individuels, peints sur la caisse ou la tourelle.
La tradition de nommage français suivait plusieurs grandes catégories :
Les noms de personnages historiques et légendaires
Bury — d'après une ville ou un personnage médiéval
Jeanne d'Arc — la sainte patronne de la France, figure de résistance par excellence
Bayard — le chevalier « sans peur et sans reproche », symbole de la chevalerie française
Du Guesclin — le connétable de France du XIVe siècle, célèbre pour sa reconquête du royaume
Turenne — le maréchal de France du XVIIe siècle, l'un des plus grands stratèges militaires français
Condé — le « Grand Condé », prince et général du XVIIe siècle
Les noms évoquant la puissance et la victoire
Vengeur — celui qui venge
Terrible — évoquant la terreur inspirée à l'ennemi
Intrépide — sans peur
Indomptable — qui ne peut être dompté
Tonnerre — le tonnerre, puissance de la nature
Les noms géographiques
Verdun — la bataille symbole de la résistance française
Marne — la bataille de la Marne, premier grand arrêt de l'invasion allemande en 1914
Alsace et Lorraine — les provinces perdues en 1871, symboles de la revanche
Berry — province française historique
Les noms de vertus et de qualités guerrières
Courage
Vaillant
Hardi
Audacieux
Le Char B1, fleuron de l'armée française de 1940, illustre parfaitement cette tradition. Chaque exemplaire portait un nom propre peint en grandes lettres sur la caisse :
Bury
Bretagne
Bourgogne
Bourrasque
Bir Hakeim pour les chars renommés après 1942
Le célèbre Char B1 bis « Eure », commandé par le capitaine Pierre Billotte, se distingua particulièrement lors de la bataille d'Abbeville en mai 1940, détruisant seul 13 chars allemands et deux canons antichar sans subir de dommages significatifs — un exploit qui doit beaucoup au moral et à l'identification de l'équipage avec son char.
La tradition des noms en série
Une particularité intéressante de la tradition française est que les chars d'une même unité recevaient souvent des noms commençant par la même lettre ou appartenant à la même thématique, facilitant l'identification des véhicules au sein d'une compagnie ou d'un bataillon. Ainsi, tous les chars d'une compagnie pouvaient avoir des noms commençant par « B » — Bretagne, Bourgogne, Bourrasque, Berry, Bayard — ou tous des noms de provinces françaises, ou tous des noms de vertus militaires.
Cette organisation permettait d'identifier rapidement l'unité d'appartenance d'un char rien qu'à son nom, tout en maintenant l'individualité de chaque machine.
L'après-guerre et la Guerre froide
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Après la libération de 1944-1945, la France reconstitua ses forces blindées avec du matériel américain Sherman, Pershing Chaffee avant de développer ses propres chars nationaux. La tradition de nommage individuel fut maintenue, mais évolua :ARL 44 (1949) — premier char français d'après-guerre, les exemplaires reçurent des noms individuels selon la tradition, mais ce char fut rapidement remplacé.
AMX-13 (1952) — char léger français très exporté, produit à plus de 7 000 exemplaires. Les AMX-13 en service dans l'armée française reçurent des noms individuels selon la tradition, mais cette pratique devint moins systématique avec la modernisation de l'armée. L'AMX-13 fut exporté dans de nombreux pays Israël, Inde, Singapour, Argentine, Pays-Bas où il fut utilisé sans noms propres particuliers.
AMX-30 (1966) — char de combat principal français, développé en réponse au Leopard 1 allemand après l'échec du projet commun franco-allemand. Les AMX-30 en service dans l'armée française reçurent des noms individuels, mais la pratique commença à décliner avec la professionnalisation de l'armée. Une tradition subsistait néanmoins dans certaines unités d'élite.
Le Leclerc et la modernité
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Leclerc (1992) — char de combat principal français actuel, nommé d'après le général Philippe Leclerc de Hauteclocque, commandant de la 2e Division blindée qui libéra Paris en août 1944. Ce nom est attribué à la série entière, suivant désormais la tradition américaine et britannique plutôt que la tradition française du nom individuel un changement significatif.
Cependant, la tradition du nom individuel ne disparut pas entièrement. Au sein de certaines unités, notamment le 501e-503e Régiment de chars de combat le régiment blindé d'élite de l'armée française, héritier d'une longue tradition — chaque Leclerc reçoit toujours un nom individuel peint sur la caisse, perpétuant ainsi la tradition centenaire.
Les noms restent fidèles aux grandes catégories traditionnelles :
Noms de personnages historiques : Turenne, Condé, Vauban, Foch
Noms de batailles : Verdun, Bir Hakeim, Koufra
Noms de vertus guerrières : Intrépide, Indomptable, Audacieux
Noms de provinces et de régions : Alsace, Bretagne, Normandie
Le nom « Bir Hakeim » — un symbole particulier
Parmi tous les noms portés par les chars français, Bir Hakeim occupe une place particulière. Ce nom désigne la bataille éponyme livrée en Libye en mai-juin 1942, où la 1re Brigade française libre du général Marie-Pierre Koenig résista pendant 15 jours aux assauts combinés des forces germano-italiennes de Rommel, permettant à la 8e armée britannique de se replier en ordre. Cette résistance héroïque devint le symbole du redressement français après la défaite de 1940, et le nom « Bir Hakeim » fut dès lors porté avec fierté par de nombreux chars français.
Une tradition qui perdure
La tradition française de donner des noms individuels aux chars de combat est l'une des plus anciennes et des plus riches du monde. Elle témoigne d'une conception particulière du rapport entre l'homme et la machine de guerre — non pas un outil anonyme, mais un compagnon de combat auquel on confie sa vie et auquel on donne en retour une identité, un nom, une âme.
Cette tradition trouve ses racines dans la vieille coutume française de nommer les navires de guerre La Gloire, Le Téméraire, Le Redoutable — et dans la tradition chevaleresque médiévale où le chevalier nommait son cheval et son épée. En donnant un nom à leur char, les équipages français perpétuaient inconsciemment une tradition guerrière vieille de plusieurs siècles.
Aujourd'hui, alors que l'armée française développe le programme MGCS (Main Ground Combat System) en partenariat avec l'Allemagne pour remplacer le Leclerc à l'horizon 2040, la question se pose : le futur char franco-allemand portera-t-il un nom de série à l'américaine ou à la britannique, ou perpétuera-t-il la tradition française du nom individuel ?
L'histoire suggère que les équipages trouveront toujours le moyen de donner une âme à leur machine, quel que soit le nom officiel que les états-majors auront choisi.
MGCS l'avenir de la tradition
Le programme MGCS (Main Ground Combat System, ou Système Principal de Combat Terrestre) est le projet de char franco-allemand destiné à remplacer à la fois le Leclerc français et le Leopard 2 allemand à l'horizon 2035-2040. Ce programme ambitieux, lancé officiellement en 2012 et relancé à plusieurs reprises depuis, est développé conjointement par la France et l'Allemagne dans le cadre de leur coopération de défense, sous l'égide du traité d'Aix-la-Chapelle signé en 2019.
Les ambitions du programme
Le MGCS est conçu pour être bien plus qu'un simple char de combat. Il s'inscrit dans une vision du combat terrestre du futur, intégrant :
Un système de combat connecté (système de systèmes), dans lequel le char principal serait accompagné de drones terrestres et aériens, de robots de combat et de véhicules autonomes formant un ensemble cohérent et interconnecté
Une protection active avancée, héritée des expériences israéliennes avec le système Trophy, capable d'intercepter les missiles et obus antichar
Un armement nouvelle génération, possiblement un canon électromagnétique ou à haute vélocité de calibre supérieur aux 120 mm actuels, capable de neutraliser les chars de nouvelle génération
Une signature réduite, avec une silhouette repensée pour minimiser la détection radar, thermique et visuelle
Une intelligence artificielle embarquée pour l'aide à la décision, la reconnaissance automatique des cibles et la gestion du champ de bataille
Les difficultés du programme
Le MGCS a connu de nombreuses difficultés depuis son lancement, reflétant les tensions récurrentes entre la France et l'Allemagne sur les questions industrielles de défense :
La question du leadership industriel — qui de KNDS (Nexter/KMW, franco-allemand) ou de Rheinmetall (allemand) pilotera le programme — a longtemps bloqué les négociations
Les divergences de conception entre les deux armées, qui ont des doctrines d'emploi différentes
Les contraintes budgétaires des deux pays, dans un contexte de réarmement général de l'Europe
La concurrence du Leopard 2, que l'Allemagne continue d'exporter massivement et de moderniser, réduisant l'urgence perçue du remplacement
En 2024, le programme semblait enfin trouver un second souffle dans le contexte de la guerre en Ukraine, qui a rappelé brutalement l'importance du char de combat dans la guerre terrestre moderne et la nécessité pour l'Europe de disposer de capacités blindées de premier rang.
La question du nom
Le futur char MGCS portera-t-il un nom ? Et si oui, lequel ? C'est là que la tradition française entre en tension avec les réalités d'un programme bilatéral.
Côté français, la tradition voudrait soit un nom de baptême individuel pour chaque char, soit un nom de série évocateur à la manière du Leclerc — un grand personnage de l'histoire militaire commune franco-allemande. Des noms comme Charlemagne — l'empereur qui unifia l'Europe carolingienne et qui est revendiqué tant par la France que par l'Allemagne — ou Roland — le paladin de Charlemagne, héros de la Chanson de Roland — ont été évoqués de manière informelle.
Côté allemand, la tradition est différente. Les chars allemands portaient historiquement des noms évocateurs de puissance naturelle — Panzer (blindé), Tiger (tigre), Panther (panthère), Leopard (léopard) — ou des désignations purement techniques. Un nom commun franco-allemand devrait donc réconcilier ces deux traditions.
Un symbole de l'Europe de la défense
Au-delà des questions techniques et industrielles, le MGCS est avant tout un symbole politique : celui de la capacité de la France et de l'Allemagne à construire ensemble l'Europe de la défense. Le char qui en résultera sera le premier système d'armes principal véritablement franco-allemand — une réalisation qui aurait paru impensable en 1945.
Quel que soit son nom final, ce char portera le poids de l'histoire réconciliée de deux nations qui se sont affrontées trois fois en soixante-dix ans avant de choisir la voie de l'amitié et de la coopération. C'est peut-être la plus belle tradition de nommage qui soit : non pas celle d'un héros national ou d'un animal emblématique, mais celle d'une Europe qui a choisi la paix.
Conclusion
La tradition française de nommer individuellement ses chars de combat est l'une des plus riches et des plus émouvantes du monde militaire. Du Renault FT de 1917 au Leclerc d'aujourd'hui, en passant par le Char B1 de 1940 et l'AMX-30 de la Guerre froide, chaque génération d'équipages français a perpétué cette coutume qui fait du char bien plus qu'une machine de guerre — un compagnon de combat, presque un être vivant, auquel on donne un nom et auquel on confie sa vie.
Cette tradition, enracinée dans la culture maritime et chevaleresque française, témoigne d'une conception profondément humaine du métier des armes. Elle survivra sans doute aux bouleversements technologiques à venir, car tant qu'il y aura des soldats pour monter dans un char — fût-il autonome, connecté et bardé d'intelligence artificielle — il y aura des hommes pour lui donner un nom.
L artillerie
La tradition de baptiser les pièces d'artillerie
La tradition de donner des noms aux pièces d'artillerie est en réalité bien plus ancienne que celle des chars elle remonte aux premières années de l'artillerie elle-même, soit plusieurs siècles avant l'apparition des premiers blindés.
Les origines médiévales
Dès l'apparition des premières bombardes au XIVe siècle, les artilleurs prirent l'habitude de donner des noms à leurs pièces. Cette tradition trouve ses racines dans plusieurs pratiques culturelles :
La tradition des forgerons qui donnaient des noms à leurs œuvres les plus importantes
La tradition navale de nommer les navires de guerre
La tradition chevaleresque de nommer les épées et les armes exceptionnelles — comme Durandal, l'épée de Roland, ou Excalibur, celle du roi Arthur
Les premières pièces d'artillerie étaient des objets rares, coûteux et précieux, fabriqués un à un par des fondeurs spécialisés. Il était naturel de les traiter comme des individus à part entière et de leur donner une identité propre.
Les grandes bombardes médiévales et leurs noms célèbres
Les plus grandes pièces d'artillerie médiévales et de la Renaissance sont restées célèbres non seulement pour leurs exploits militaires mais aussi pour leurs noms :
Mons Meg (1449) — l'une des plus célèbres bombardes médiévales encore conservées, exposée au château d'Édimbourg en Écosse. Cette énorme pièce en fer forgé, cadeau du duc de Bourgogne au roi d'Écosse Jacques II, tire son nom de la ville de Mons en Belgique où elle fut fabriquée, et de Meg — diminutif affectueux de Margaret en anglais écossais. Elle pouvait lancer des boulets de pierre de plus de 150 kg à plusieurs kilomètres de distance.
Dulle Griet (« Margot la Folle » en flamand, 1430) — bombardes géante conservée à Gand, en Belgique. Son nom évocateur — « la folle » ou « la mégère » — reflète la puissance terrifiante et le caractère imprévisible de cette arme colossale.
Faule Mette (« Paresseuse Mathilde » en allemand, 1411) — bombarde allemande conservée au musée de Brunswick. Son surnom affectueux de « paresseuse » faisait référence à la lenteur de son rechargement — une caractéristique commune à toutes les grosses pièces de l'époque.
Basilic — nom donné à plusieurs grosses pièces ottomanes, dont les canons qui percèrent les murs de Constantinople en 1453. Le basilic, serpent mythologique dont le regard tuait, était un nom parfaitement choisi pour des armes d'une puissance jusqu'alors inégalée.
Pumhart von Steyr (XVe siècle) — l'une des plus grandes bombardes médiévales jamais construites, conservée au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Son nom, simplement le nom de la ville autrichienne de Steyr où elle fut fabriquée, illustre une autre tradition de nommage — celle du lieu d'origine.
La tradition française les canons de bronze de la Renaissance
En France, la tradition de nommer les pièces d'artillerie atteignit son apogée sous la Renaissance et l'Ancien Régime. Les canons en bronze matériau noble et coûteux étaient fondus un à un par des maîtres fondeurs qui y apposaient leur signature et le nom de la pièce en lettres en relief.
Les canons français portaient traditionnellement des noms appartenant à plusieurs grandes catégories :
Les noms d'animaux puissants
Le Lion, Le Tigre, L'Éléphant, Le Léopard
Ces noms évoquaient la puissance, la férocité et la majesté de la pièce
Les noms mythologiques
Jupiter, Mars, Hercule, Achille
La mythologie gréco-romaine fournissait un répertoire inépuisable de figures guerrières
Les noms de vertus guerrières
La Tonnante, La Foudroyante, L'Invincible, La Terrible
Ces noms féminins — car le canon est grammaticalement féminin en français — évoquaient les qualités redoutables de la pièce
Les noms royaux et dynastiques
La Royale, La Dauphine, La Bretagne
Ces noms témoignaient de la dévotion au roi et à la France
Les noms religieux
Saint-Michel, Sainte-Barbe — cette dernière étant la patronne des artilleurs Ces noms plaçaient la pièce sous la protection divine
Sainte-Barbe la patronne des artilleurs
Il convient de s'arrêter un moment sur Sainte Barbe, dont le nom est intimement lié à l'artillerie française et plus généralement à toute l'artillerie occidentale.
Selon la tradition chrétienne, sainte Barbe fut martyrisée au IIIe siècle par son propre père, qui fut aussitôt frappé par la foudre — d'où son association avec les éclairs et, par extension, avec la poudre à canon et l'artillerie. Elle devint la patronne des artilleurs, des mineurs, des pompiers et de tous ceux qui travaillent avec des matières explosives.
Dans la marine française, la sainte-barbe désigne encore aujourd'hui la soute à poudre du navire — le lieu le plus dangereux du bord, placé sous la protection de la sainte. Cette dénomination témoigne de l'ancienneté et de la profondeur de cette tradition.
Chaque année, le 4 décembre — jour de la fête de sainte Barbe — les régiments d'artillerie français célèbrent leur patronne avec des cérémonies traditionnelles, perpétuant ainsi une coutume vieille de plusieurs siècles.
L'artillerie napoléonienne
Sous Napoléon Bonaparte lui-même artilleur de formation, sorti de l'école d'artillerie de Brienne — la tradition de nommer les pièces connut un nouvel essor. Les canons de la Grande Armée portaient des noms évocateurs, et certaines pièces particulièrement célèbres acquirent une réputation légendaire.
Napoléon avait une relation particulière avec son artillerie. Il disait volontiers que « c'est avec de l'artillerie qu'on fait la guerre » et considérait ses canons comme des compagnons de combat à part entière. La masse d'artillerie qu'il concentra à Wagram en 1809 ave plus de 100 pièces sur un front réduit fut l'une des premières utilisations modernes de l'artillerie comme arme de rupture décisive.
L'artillerie moderne la tradition continue
Avec l'industrialisation de la guerre au XIXe siècle, la production en série des pièces d'artillerie rendit impossible la tradition du nom individuel pour chaque pièce. Les canons reçurent désormais des désignations techniques — Canon de 75 modèle 1897, Canon de 155 Grande Puissance Filloux — plutôt que des noms propres.
Cependant, la tradition ne disparut pas entièrement. Elle survécut de plusieurs manières :
Les pièces d'honneur et les trophées Certaines pièces particulièrement célèbres ou historiques conservèrent leurs noms. Les canons capturés à l'ennemi et exposés comme trophées aux Invalides à Paris portent souvent des inscriptions nominatives témoignant de leur histoire.
Les batteries et les régiments Si les pièces individuelles ne portaient plus de noms, les batteries et les régiments d'artillerie conservèrent des traditions de nommage riches.
Le 1er Régiment d'Artillerie de Marine (1er RAMa) de Laon
Le 3e Régiment d'Artillerie de Marine (3e RAMa) de Canjuers
Le 35e Régiment d'Artillerie Parachutiste (35e RAP) de Tarbes
Le 40e Régiment d'Artillerie (40e RA) de Suippes, chacun portait fièrement son numéro et ses traditions.
Dans ces régiments, les pièces d'artillerie — qu'il s'agisse du Caesar (Canon Automoteur Equipé d'un Système d'ARtillerie, le canon automoteur de 155 mm sur camion), du TRF1 ou du LG1 — reçoivent parfois des noms de baptême lors de cérémonies régimentaires, perpétuant ainsi une tradition vieille de plusieurs siècles.
Les grandes pièces d'exception
Les pièces d'artillerie exceptionnellement grandes ou historiquement importantes continuèrent à recevoir des noms :
Grosse Bertha (Dicke Bertha en allemand) — surnom donné par les soldats alliés aux obusiers géants Krupp de 420 mm utilisés par l'armée allemande pour détruire les forts belges en 1914. Ce surnom, qui référençait ironiquement Bertha Krupp von Bohlen, l'héritière de la dynastie Krupp, resta dans l'histoire comme le symbole de l'artillerie lourde de la Première Guerre mondiale.
La Grosse Bertha française — par analogie, les soldats français donnèrent ce surnom à plusieurs pièces d'artillerie lourde allemandes, contribuant à populariser l'expression.
Pariser Kanone ou Canon de Paris (1918) — l'énorme canon allemand qui bombarda Paris depuis une distance de plus de 120 km en 1918, semant la terreur dans la capitale française. Les Parisiens le surnommèrent « la Grosse Bertha » par confusion avec les obusiers Krupp, bien qu'il s'agît d'une arme entièrement différente.
Dora et Gustav — les deux gigantesques canons ferroviaires allemands de calibre 800 mm utilisés pendant la Seconde Guerre mondiale, nommés d'après les épouses de leurs concepteurs chez Krupp. Ces monstres d'acier, capables de lancer des obus de sept tonnes à plus de 40 km, restent les plus grandes pièces d'artillerie jamais construites et utilisées au combat.
Le Caesar
Il est l'héritier d'une longue tradition et il mérite une attention particulière. Ce canon automoteur de 155 mm, développé par Nexter (aujourd'hui KNDS France) et entré en service dans l'armée française en 2003, est l'une des pièces d'artillerie les plus modernes et les plus performantes au monde. Il a été engagé en Afghanistan, au Mali, en Irak et plus récemment en Ukraine, où les exemplaires livrés par la France se sont distingués par leur précision et leur mobilité.
Son nom Caesar est à la fois l'acronyme de sa désignation technique et une référence à Jules César, le plus grand général romain, lui-même artilleur avant la lettre puisqu'il utilisa les machines de guerre avec une maîtrise qui fit l'admiration de ses contemporains.
Certains Caesar livrés à l'Ukraine par la France ont reçu des noms de baptême de la part de leurs équipages ukrainiens — perpétuant ainsi, dans les conditions dramatiques d'une guerre moderne, une tradition vieille de six siècles.
La tradition du baptême un acte symbolique fort
Qu'il s'agisse d'une bombarde médiévale, d'un canon de bronze de la Renaissance, d'un obusier de la Première Guerre mondiale ou d'un Caesar du XXIe siècle, le baptême d'une pièce d'artillerie est toujours un acte symbolique fort qui remplit plusieurs fonctions
Il crée un lien affectif entre les servants et leur pièce, renforçant l'esprit de corps et la fierté du métier
Il inscrit la pièce dans une tradition historique qui relie les artilleurs d'aujourd'hui à leurs ancêtres
Il donne une identité à un objet qui, sans cela, ne serait qu'un numéro de série parmi d'autres
Il témoigne du respect des artilleurs pour leur outil de travail, dont dépend leur survie et celle de leurs camarades d'infanterie
Conclusion
De la bombarde médiévale au Caesar moderne, en passant par les canons de bronze de Vauban et les obusiers de la Grande Guerre, la tradition de baptiser les pièces d'artillerie traverse les siècles avec une remarquable continuité. Elle témoigne de cette tendance profondément humaine à personnifier les machines de guerre, à leur donner une âme et une identité.
Dans un monde où l'artillerie évolue vers des systèmes de plus en plus automatisés — canons à tir rapide, systèmes de guidage par GPS, intelligence artificielle pour le calcul des trajectoires — cette tradition humaniste résiste. Elle rappelle que derrière les chiffres et les algorithmes, il y a des hommes et des femmes qui font confiance à leur pièce, qui en prennent soin comme d'un compagnon, et qui lui donnent un nom pour qu'elle ne soit pas seulement une arme, mais leur arme.
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